Parenthèses

Comment la science-fiction peut-elle nous aider à vivre dans le monde actuel ?

Quand nous parlons de lecture comme remède aux maux de notre temps, c’est souvent comme une forme d’évasion. Il s’agit de tourner son dos à la réalité et de trouver répit dans un monde fictif. C’est, quelque part, une forme d’oblomovisme. Or, je suis d’avis que la force de l’imaginaire est justement dans sa capacité à nous ancrer dans le monde au lieu de nous en éloigner. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on plonge dans la littérature spéculative.

Pour Isaac Asimov, la science-fiction est une escapade vers la réalité. En effet, elle nous met face à face avec les réalités les plus dérangeantes de notre monde, poussées à leurs extrêmes ou mises en contraste avec un idéal. Des auteurs comme Aldous Huxley, Philip K. Dick ou encore Frank Herbert peuvent nous aider à faire sens de ce fameux monde d’après, de trouver des premiers éléments de réponse à la question de la vie par-delà la crise.

Aux origines de la science-fiction

Fait curieux que j’ai découvert en m’intéressant de plus en plus à la science-fiction : c’est loin d’être un genre récent. Nous plaçons souvent les origines du genre entre les Lumières et le 19ème siècle, parce que nous nous imaginons que la révolution industrielle européenne a conduit à toute une réflexion sur la place et l’avenir de l’humanité. Je pense à l’œuvre abondante de Jules Verne qui a tant marqué mon enfance. Je pense aussi à Frankenstein (1821) de Mary Shelley paru en plein milieu de la révolution industrielle, roman éminemment mélancolique. Il y a aussi, dans un registre un peu plus cocasse, Micromégas (1752) de Voltaire.

Mais c’est avoir une vision limitée de notre force d’imagination que de se dire qu’avant cette date, nous n’avions aucune pensée pour l’avenir lointain ou les mondes par-delà les limites de notre planète. En réalité, nous retrouvons des fictions spéculatives depuis la nuit des temps. Nous en retrouvons même des traces dans l’Antiquité. Entre 120 et 180, Lucien de Samosate invente un récit délirant de voyage dans l’espace, peuplé de créatures hybrides telles que les oies aux ailes de choux et les hommes à visage de homard. Le roman est intitulé Histoire vraie et s’il a des accents psychédéliques avant l’heure, Lucien l’a écrit dans le but de faire une satire des prétentions grandiloquentes des érudits de l’époque (rappelons-nous qu’Hérodote avait propagé l’idée très scientifique de l’existence des cyclopes). Cela nous donne une première indication sur le rapport que peut entretenir le récit de science-fiction avec la réalité : remettre en question les paradigmes de l’époque, examiner de façon critique les postulats admis en les poussant à leur conclusion la plus extrême.

Dans Le vrai classique du vide parfait, collection de textes philosophiques taoïstes remontant à 450 avant J. -C., nous retrouvons, intercalés entre des réflexions sur la nature de l’être et le non-agir, des récits courts sur des planètes lointaines qui vivent dans la sérénité la plus complète, coupées de toutes les difficultés inhérentes à la vie sur Terre. Ces récits, comme nombre d’anecdotes dans le livre, ont probablement pour but de rendre certains concepts taoïstes plus facilement compréhensibles. En nous présentant un idéal utopiste de présence à soi et au monde, ces escapades nous révèlent les chaînes illusoires dont nous nous encombrons au jour le jour. Ici encore, l’imaginaire éclaire notre monde réel et a des effets transformateurs sur le lecteur.

Le futur, c’est maintenant

Chaque fois que j’ouvre un livre de science-fiction, j’ai cette impression ambiguë d’immersion et d’étrangeté, je me reconnais dans ce que je lis au même temps que je me sens dépaysée. C’est parce que la fiction spéculative est un savant mélange d’inédit et de familier. C’est par cet ancrage dans le connu qu’elle nous accroche au récit pour nous entrainer dans un inconnu déroutant. Car toute bonne littérature, quel que soit son genre, illumine la condition humaine.

Dans Le meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley anticipe une société de castes où la reproduction a été remplacée par le clonage et où Henry Ford fait l’objet d’un culte religieux obligatoire. Dans Les dieux eux-mêmes (1972) d’Isaac Asimov, nous vivons un état de prospérité sans précédent grâce à la Pompe à Électrons, qui fournit une énergie illimitée mais pas sans dangers. Dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), roman qui a inspiré Blade Runner, Philip K. Dick nous plonge dans un monde ravagé et en attente, entre l’extinction certaine de la vie sur Terre et la colonisation progressive de l’espace.

La science-fiction nous parle de notre présent de façon fulgurante. Elle nous pousse à réfléchir à ce qui vient après ; aussi bien aux conséquences, comme signal d’alarme, qu’aux possibilités, comme un chant d’espérance nous montrant qu’il y a toujours des chemins bifurqués à emprunter quand tout semble s’écrouler.

Comment écrire un roman de science-fiction ?

S’il y a bien un genre littéraire qui mobilise toute la puissance de l’imaginaire, c’est bien la science-fiction. Se projeter dans un futur lointain, imaginer un déroulement alternatif à l’Histoire ou dresser le pire des scénarios possibles : tout cela demande une marge assez large de spéculation, la capacité à générer une infinité de possibles. Dans son article « Quelques règles pour prédire le futur » (A Few Rules for Predicting The Future), l’écrivaine de science-fiction Octavia E. Butler nous parle des possibilités et des limitations de la spéculation, éclairant de ce que nous pouvons vraiment retirer de cet exercice pour notre monde présent.

La méthode de Butler pour anticiper l’avenir est d’observer les défis que nous rencontrons maintenant et de leur donner le temps d’évoluer. Dans cet exercice approximatif, elle insiste sur l’importance d’étudier l’Histoire, de prendre conscience de sa perspective individuelle, du climat général qui peut être anxiogène ou morose et précipiter vers des conclusions faciles, mais surtout de ne jamais écarter la possibilité d’une surprise, d’un retournement inattendu, aujourd’hui inimaginable. Ce qui est certain pour l’écrivaine, c’est qu’un livre de science-fiction n’offre jamais la solution ultime au problème qu’il décrit. Il y a bien souvent des multitudes de solutions et le rôle du roman ici est de nous encourager à penser de façon critique, de penser par-delà l’impasse et de créer des solutions inédites.

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