Le thème de la dépression dans Frankenstein de Mary Shelley
Notes de lecture

De la mélancolie dans Frankenstein de Mary Shelley

Monument littéraire et mythe incontournable de la culture populaire, Frankenstein reste pourtant un classique méconnu. Souvent, Frankenstein est confondu avec sa créature, pourtant sans nom dans le roman et les personnages sont caricaturés à l’extrême, alors que le texte révèle leur complexité et leur sensibilité. Écrit par Mary Shelley à vingt ans à peine, Frankenstein décrit la descente aux enfers d’un scientifique qui parvient à répliquer la vie dans un style qui confond les genres, entre roman gothique et science-fiction. Écrit à une époque où les débats sur l’évolution font rage, il reste d’actualité pour réfléchir sur les questions de transhumanisme, de clonage et de sentience. Dans sa fluidité et sa hardiesse, le récit présente plusieurs niveaux de lecture. J’y vois notamment un thème persistant, pourtant peu mentionné dans les critiques : la mélancolie. En effet, l’expérience de la dépression y est décrite avec une justesse sans pareil et il serait intéressant de s’y pencher.

Frankenstein, le scientifique déchu

Au début du roman, Frankenstein nous est présenté comme un jeune scientifique brillant, respecté de ses pairs, admiré par sa famille. Curieux, ambitieux, il s’aventure de plus en plus loin dans ses recherches jusqu’à concevoir la formule de la vie, celle qui anime tous les êtres doués de sensibilité, celle qui guide son propre corps. Après des mois de travail acharné, où il s’engage dans des expériences de plus en plus glauques qui nous sont décrites avec parcimonie, il donne naissance à la créature. Alors, horreur, déception, dégoût. L’être en face de lui est difforme, il est le réplica non conforme d’un humain, c’est un projet raté, avorté. Après avoir chassé sa créature, Frankenstein se laisse aller à une profonde dépression, qui le mine mentalement et physiquement. Il regrette son invention et il sent que cet acte manqué est irrécupérable. Il se laisse gagner par le désespoir, persuadé que le plaisir de vivre ne lui sera plus jamais accessible. Ainsi que par une misanthropie qui n’a pas à sa racine la haine des autres humains, mais un violent mépris tourné vers lui-même, lui qui a faillit à son humanité et ne mérite plus la compagnie de ses semblables. Ces articles de foi fatalistes, il se les répète jour après jour, les sublime, en fait son crédo. Ces onomatopées du désespoir décuplent son malheur bel et bien réel, dans un cercle vicieux.

La créature sans nom

Rejetée le jour de sa naissance, la créature n’aura jamais de nom, d’identité, car elle n’est identique à personne, justement. Cet être n’est pourtant pas déshumanisé par Mary Shelley, elle nous donne à voir sa vie intérieure et l’on découvre une âme de sensibilité et d’empathie. Dans son isolation, il observe de loin la race de son créateur et se pose constamment la question de qui il est, de ce qu’il est, sans résolution. Plus il élargit son savoir, plus il comprend le genre humain, plus son amertume s’intensifie. Le rejet injustifié de ses presque-semblables, leur cruauté et leur froideur, le jettent dans la haine la plus profonde de lui-même alors même qu’il peine à se définir. Puis, ses forces d’espoir et de résilience poussées à bout, il s’abandonne à l’énergie du désespoir. Il se met en tête de détruire tout être humain qui croise son chemin et surtout, de se venger contre son créateur, qui l’a fait ainsi et l’a laissé sans repères, défiguré et désavantagé, incapable de mener un semblant de vie digne et paisible dans ce monde insensé et cruel.

De quoi le monstre de Frankenstein est-il le nom ?

La naissance du monstre marque une scission, un avant et un après dans la vie du scientifique, d’une vie paisible et digne à une errance folle et désespérée. Cet être, pourtant curieux et doux à ses débuts, rejeté, incompris, devient le visage de son malheur, le miroir déformant qui lui renvois son côté sombre, sa part d’ombre qu’il traîne et qu’il peine à accepter depuis le début de cette aventure. Souvent, Frankenstein fait mine de ne rien savoir, ignore cette silhouette imposante qui le scrute de loin, et dans cette occultation, la rage de la créature décuple, sa folie destructrice atteint de nouvelles hauteurs et le mal ne fait qu’empirer. Si la morale évidente de Frankenstein est que l’ambition est délétère, on peut en tirer une autre leçon de vie : fuir le mal ne le fait pas disparaître mais au contraire, le fait grandir. Regarder le monstre en face et au lieu de le rejeter, tenter de le comprendre et de le réhabiliter, est la seule voie salutaire.

Écoute-moi d’abord avant de crier ta haine contre moi. J’ai déjà assez souffert pour que tu n’augmentes pas mon malheur. Ma vie, qui n’est qu’une accumulation d’angoisse, m’est pourtant précieuse, et j’y tiens assez pour la défendre. N’oublie pas que tu m’as fait plus puissant que toi, d’une taille plus imposante, avec des membres plus souples que les tiens. Mais je reste ta créature et je me montrerai doux et docile envers toi, mon maître et seigneur si, de ton côté, tu fais comme moi.

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