Bouquinologie, Notes de lecture

Schopenhauer sur les dangers de l’excès de lecture

Depuis notre plus tendre enfance, on nous conseille de lire et de lire toujours plus. On ne compte que les bénéfices d’une telle pratique : un plus large vocabulaire, des facilités d’écriture, un sens de l’empathie affiné et plus encore. Mais un esprit aussi érudit et rebelle que celui de Schopenhauer se garde bien de tomber dans le panneau de l’opinion publique. Dans l’excès de lecture, il voit des dangers sans fin, un amollissement du cerveau et un abêtissement de la population. Il étaye sa position avec finesse et humour dans La lecture et les livres. 

Je n’aurais jamais cru apprécier Schopenhauer, un philosophe que j’imaginais grincheux et hermétique. Mais je me suis retrouvé, en lisant quelques-uns de ses fragments, devant un esprit plein de méthode et de légèreté.

Pour Schopenhauer, lire n’est pas l’activité la plus noble que l’on puisse pratiquer, elle est seconde à la réflexion. Car « Quand nous lisons un autre pense pour nous, nous répétons simplement son processus mental. » Pour beaucoup, lire, comme d’autres distractions, est une échappatoire loin de ses propres pensées, un moyen de se soulager de la tâche ardue de la réflexion à part soi. Mais à trop user de ce subterfuge, on devient « le champ clos de pensées étrangères » et petit à petit l’on perd la précieuse faculté de penser par nous-même. Schopenhauer loue même le travail manuel, d’habitude moqué par les intellectuels, car  « celui-ci, au moins, permet de se livrer à ses propres pensées. » (2) Or, la réflexion est l’activité humaine la plus fructueuse qui soi, ce qui fait que nous devenons nous-même. Et ce quitte à s’ennuyer, car l’ennui aussi a ses vertus selon Bertrand Russel et à trop se distraire on perd sa capacité à rester dans une chambre seul à ne rien faire, mais ça c’est une autre histoire.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Schopenhauer nous met en garde contre l’excès de nourriture intellectuelle. Car l’on peut-être repu de nourriture intellectuelle comme on l’est de nourriture matérielle, au risque d’«étouffer l’esprit» et de compromettre l’assimilation des idées, car « ce n’est qu’en ruminant qu’on s’assimile ce qu’on a lu » : un nouveau rappel de l’importance de la réflexion. L’excès de lecture affecte également la mémoire. Ainsi, « plus on lit, et moins ce qu’on a lu laisse de traces dans l’esprit ». (3) C’est un principe que j’adopte moi-même. Entre deux lectures, je laisse toujours un temps de repos littéraire.

Lire beaucoup et sans cesse, c’est aussi compromettre la qualité de ses lectures. Plus on est porté sur la bibliophagie, plus on risque de consommer « la quantité innombrable de mauvais livres, cette ivraie parasite de la littérature. » (4) J’ai été surprise de l’amertume de Schopenhauer face à la qualité de la littérature de son temps, à croire que c’est un souci intemporel qui traverse toutes les époques et non seulement la nôtre. Schopenhauer n’en pense pas moins lorsqu’il écrit : « Il y a en tout temps deux littératures, qui marchent d’une façon assez indépendante l’une à côté de l’autre : une littérature réelle et une littérature purement apparente. […] Aussi peut-on qualifier cette dernière littérature de passagère, et l’autre de permanente. » (5)

Bibliophage, on lit aussi beaucoup de nouveautés et parfois exclusivement des nouveautés, car elles sont disponibles en quantité. Ici, le danger est d’ordre social et non plus individuel. Une société qui ne lit que des nouveautés et se détourne de la sagesse des anciens, c’est une société qui stagne car « les écrivains restent dans le cercle étroit des idées en circulation, et l’époque s’embourbe toujours plus profondément dans sa propre fange.» (6)

La sagesse suprême, selon Schopenhauer, c’est d’adopter l’art de ne pas lire. C’est l’art d’équilibrer son temps de lecture et son temps de réflexion, de ne pas se jeter sur toutes les nouveautés, de choisir parfois de ne pas lire ce qui fait du bruit, de ne pas se sentir obligé d’avoir toujours une opinion sur ce qui occupe le grand public, d’être à la marge de l’actualité et du buzz s’il le faut.

(1) Arthur Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison suivi de La lecture et les livres et Penseurs personnels, traduction d’Hélène Florea et d’Auguste Dietrich, Librio, 2016, 73 pages.
(2) Bis, p.47.
(3) Bis, p.48.
(4) Bis, p.49.
(5) Bis, p.51.
(6) Bis, p.50.

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