Arts de vivre, Notes de lecture

Lettre à Sérénus : Sénèque sur la tranquillité de l’esprit et la nécessité de l’action

Dans De la tranquillité de l’âme, Sénèque adosse le rôle de médecin de l’âme de Sérénus, dont le nom est ici étonnamment symbolique. Rappelant al-Razi et sa médecine spirituelle, le philosophe stoïcien examine l’esprit troublé de son ami, diagnostique les causes de son mal-être, toujours en quête de la fugace euthymia, la tranquillité. Dans ce texte à la fois riche et limpide, Sénèque puise, encore et toujours, dans les enseignements stoïciens tout en gardant de la distance critique. Il apporte la nuance qu’on lui a bien connue dans De la vie heureuse et Éloge de l’oisiveté, donnant l’image d’un stoïcisme plus sensible et moins intransigeant, rendu à son humanité, éloigné des clichés de placidité et d’imperméabilité à toute épreuve.

Entre légèreté et constance, trouver le ton juste

Sénèque distingue deux catégories d’esprits inquiets : ceux qui sont “victimes de leur légèreté” et ceux qui se laissent plonger dans l’habitude par paresse, faute de mieux. Car l’agitation comme la stagnation peuvent être de grandes sources de malaise, et aussi de “vice”, un terme dont le philosophe use souvent pour décrire le fait de se déplaire à soi-même. C’est à partir d’une conception très pratique et personnelle donc, loin de toute morale absolutiste ou transcendantale qu’il nous est donné à penser la sérénité. Dans la première catégorie, Sénèque range les éternels indécis, des natures agitées dont tout le malheur est “de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre(Blaise Pascal). Ce besoin frénétique et perpétuel de mouvement alors même que “l’agitation qui nous travaille ne vient point des lieux, mais de nous.”, Sénèque y voit un signe de maladie.

C’est le propre de la maladie de ne pouvoir souffrir longtemps la même position, et de chercher, dans le changement, un remède. De là ces voyages que l’on entreprend sans but ; ces côtes que l’on parcourt ; un jour sur mer, le lendemain sur terre, partout se manifeste la même instabilité, toujours ennemie du présent.

Dans nos vies actuellement confinées, apprendre à apprécier la constance et la répétition, être à même de se côtoyer, de se connaitre, ne pas se fuir constamment dans les euphories collectives, est un exercice utile. Mais la constance au sens de Sénèque n’est pas la stagnation repue et paresseuse, “l’oisiveté mécontente”, la retraite dépitée qui irrite et chagrine. D’où la nécessité encore et toujours, d’habiter son espace et de construire des rituels personnels qui donnent un sens à nos quotidiens.

À force de refaire d’un jour à l’autre leur façon de vivre, ils s’arrêtent enfin à celle où les a surpris, non point le dégoût du changement, mais la vieillesse trop paresseuse pour innover. Ajoutez-y enfin ceux qui ne changent pas facilement leurs habitudes, non par constance, mais par paresse. Ils vivent non point comme ils veulent, mais comme ils ont commencé.

Se  guérir par l’action : quand notre marge de manœuvre diminue

Contrairement aux apparences, les stoïciens ne sont pas des adeptes de l’inaction. Pour apaiser son esprit troublé, Sénèque conseille à Sérénus de se jeter dans l’arène politique, de s’occuper des affaires publiques dans le but de “rendre service à ses concitoyens”, car le stoïcisme est aussi une doctrine de l’altruisme. Mais quand tout s’arrête, quand un obstacle insurmontable nous force à la retraite et que notre champ d’action se resserre, comment continuer à agir à son échelle, ou du moins jouir de son repos sans s’aigrir ? Dans cette situation, le stoïcien est appelé à se rendre utile autrement, en s’adonnant par exemple à la réflexion et à la pédagogie.

Cela dit, pour certaines natures, le terrain n’est tout simplement pas une option et elles peuvent se rendre bien plus utiles en puisant dans leurs qualités propres et en choisissant un mode d’action alternatif. L’injonction à s’indigner de tous les malheurs et de les garder présents à son esprit et sur son feed à l’ère de l’explosion du militantisme en ligne est à repenser dans cette perspective : certaines personnes ne sont tout simplement pas taillées pour un mode d’action aussi prenant et anxiogène, elles gagneraient donc à utiliser leurs plateformes en ligne autrement. Quoi qu’il en soit, le stoïcien, citoyen universel, se doit de rester debout.

Quoi que fasse un bon citoyen, sa peine n’est jamais perdue ; ses oreilles, ses regards, son visage, ses gestes, sa muette et passive résistance, sa présence seule, tout est utile.

Et ne pas se laisser gagner par l’aigreur et le désespoir, en apprenant le détachement.

Parfois la misanthropie s’empare de votre âme, en voyant le crime partout heureux, la candeur si rare, l’innocence si peu connue, la bonne foi si négligée, les gains et les prodigalités de la débauche également odieux ; enfin l’ambition si effrénée que, se méconnaissant elle-même, elle cherche son éclat dans l’infamie. Alors une sombre nuit environne notre âme, et dans cet anéantissement des vertus impossibles à trouver chez les autres, et nuisibles à celui qui les a, elle se remplit de doute et d’obscurité. Pour nous détourner de ces idées, faisons en sorte que les vices des hommes ne nous apparaissent pas odieux, mais risibles…

Dans sa lettre à Sérénus, Sénèque se montre plein d’empathie et d’indulgence. Il aborde des thèmes aussi variés que la frugalité, l’altruisme, le savoir, l’authenticité, la misanthropie, l’habitude, l’amitié, la politique, l’oisiveté et livre en passant ses conseils pour constituer une bibliothèque personnelle (indice : il est tout aussi allergique à l’entassement des références par snobisme intellectuel que Schopenhauer à la bibliophagie). 

 

4 thoughts on “Lettre à Sérénus : Sénèque sur la tranquillité de l’esprit et la nécessité de l’action”

  1. Merci, vivement, pour ce travail partagé.

    L’écriture – dont le fond très clair converse l’attention – est prise dans une forme ornementale ; c’était très agréable et léger de vous lire.

    Que de découverte de l’esprit, et de partage je vous souhaite.

    🙂

    Salut tête toute Chou.

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