Notes de lecture, Parenthèses

Les animaux dénaturés : qu’est-ce qui nous distingue des autres animaux ?

Les animaux dénaturés (1) est un livre curieux. Je me rappelle l’avoir remarqué, enfant, sur les étagères de la bibliothèque familiale. Je n’osais pas le lire parce que que  l’image de couverture m’effrayait. Je la trouvais à la fois obscène et bizarre. On y voyait une silhouette quasi-humaine, aux seins ronds et fermes d’une jeune femme. Seule différence, les pieds qui ressemblaient à des mains, comme ceux d’un singe. Elle s’accrochait à une branche et observait un groupe d’hommes vêtus en explorateurs de derrière un rocher. Comme si les rôles de l’animal objet d’étude et de l’humain zoologue étaient inversés, l’espace d’un instant.

Je finissais par le lire des années plus tard. D’un côté parce que j’étais dans ma phase de science-fiction, de l’autre parce que je m’intéressais de plus en plus à la question animale. Les animaux dénaturés est en effet un livre de science-fiction, peut-être le seul du genre de son auteur Vercors. Vercors est le pseudonyme de Jean Bruller, adopté 1941 pendant la Résistance et qu’il gardera ensuite comme son nom d’écrivain.. Ses autres écrits ne suggèrent pas vraiment un goût pour la science-fiction, encore moins pour les questions morales alambiquées de notre rapport aux autres animaux. Pourtant, Les animaux dénaturés est une première piste de réflexion intéressante sur la question animale, malgré des lacunes évidentes.

La rencontre avec les tropis

Pour des raisons bien entortillées, le protagoniste, Doug, se retrouve parmi des anthropologues en Nouvelle-Guinée. Journaliste de profession, on lui demande de tenir le journal de l’expédition. Les anthropologues sont à la quête du chaînon manquant entre l’humain et le singe. Ils croient d’abord faire affaire à des fossiles et passer de longues heures à retourner la terre. Mais ils sont confrontés à des événements bien plus stimulants. Ils font la rencontre du chaînon manquant en chair et en os, sous la forme d’une population d’anthropoïdes : les tropis.

La question ne tarde pas à devenir morale et politique : « Les tropis sont-ils des hommes ? » À califourchon entre l’humanité et l’animalité, les tropis posent un vrai dilemme. Animaux, il sera permis de les exploiter comme n’importe quelle espèce exploitée par l’homme, même d’en faire des brochettes. Humains, on devra respecter leur dignité en vertu des droits de l’homme.

Qu’est-ce qui fait le propre de l’humain ?

La réflexion sur la nature des tropis nous pousse à nous interroger sur la nature humaine même. Car pour savoir si les tropis sont des hommes, il faudra déterminer le propre de l’humain. En effet, qu’est ce qui fait le propre de l’humain ? On se rend compte que l’on n’a jamais réellement défini l’homme, en tout cas pas avec précision. Nulle définition dans la jurisprudence, les définitions philosophiques et scientifiques restent boiteuses. Certains avancent la création des mythes comme argument, d’autres les liaisons du cerveau. D’autres encore parlent de langage, mais un certain Pop rétorque : « Je dis qu’il y a langage dès que des sons articulés désignent des objets ou des faits, des sensations ou des sentiments qui varient avec la place et le choix des sons.» (2)

On se rend vite compte qu’il est quasiment impossible de définir le propre de l’humain. Et je commence à penser que la question est peut-être mal posée dès le départ. Peut-être qu’il n’y a pas de ligne de démarcation, de dichotomie, entre l’humain et l’animal. L’humain étant lui-même un animal, peut-être que les différences sont d’ordre de degrés et non de nature. Peut-être qu’émotion, conscience et parole sont des facultés que se partagent tous les animaux, dont l’Homme, sous des formes et des degrés différents, plus ou moins développés chez les uns ou les autres selon de fines nuances. Finalement, peut-être que rien ne justifie la différence de traitement entre les animaux humains et non-humains dès lors qu’ils se partagent la faculté la plus déterminante sur le plan éthique, la sentience, la capacité de sentir et de souffrir.

 

(1) Vercors, Les animaux dénaturés, Albin Michel, 1952, 304 pages.
(2) Vercors, Les animaux dénaturés, Albin Michel, 1952, p. 93.

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