Notes de lecture

Exercices de style de Raymond Queneau

Qui n’a pas entendu parler des Exercices de style de Raymond Queneau, cet ovni littéraire ? J’ai lu ce livre d’une seule traite. C’est drôle, malicieux, poétique. Ça m’a donné envie d’écrire, de noircir des pages et des pages, en m’essayant aux exercices de style, en jouant. C’est l’histoire toute banale d’un jeune homme au long cou, coiffé d’un chapeau ridicule, rencontré deux fois dans la même journée dans le bus de Paris. La même histoire courte, d’une page, est répétée 99 fois sous différentes formes stylistiques : métaphoriquement, sous la forme du rêve, au passé simple, philosophiquement, dans le jargon médical, ou encore sur un ton injurieux.

Grâce à l’écriture sous contrainte, Raymond Queneau restaure tout l’aspect ludique de la créativité. Soumise à différentes règles aussi farfelues les unes que les autres, la plume ne s’essouffle pas. Bien au contraire, elle produit des choses inattendues, elle surprend même celui qui écrit. Parmi les contraintes que l’écrivain s’impose, il y a le logo-rallye, qui consiste à lister des mots et à les intégrer dans son texte, quel qu’en soit le sujet. Ça donne lieu à des phrases curieuses, parce qu’il faut une certaine gymnastique mentale pour intégrer des mots comme « baïonnette » et « chapelle » dans une banale histoire de transports en commun. Personnellement, c’est mon exercice préféré. C’est un excellent moyen de ranimer une inspiration molle et de secouer son ennui.

Tout d’un coup ce jeune homme s’attaque à son ennemi : un monsieur placé derrière lui. Il l’accuse notamment de ne pas se comporter aussi poliment que dans une chapelle.

Dans Composition de mots, tout s’imbrique dans un récit qui devient de plus en plus burlesque :

Cela éjaculé, se placelibra voracement.

Dans Gastronomique, Queneau nous décrit le soleil de midi d’une façon particulièrement gourmande…

Après une attente gratinée sous un soleil au beurre noir, je finis par monter dans un autobus pistache où grouillaient les clients comme asticots dans un fromage trop frais.

Enfin, dans Maladroit, il joue le rôle d’un écrivain amateur qui doute de son talent et nous sort la fameuse phrase :

C’est en écrivant qu’on devient écriveron.

Le grand mérite des Exercices de style, à mon sens, c’est de restaurer l’étrangeté du monde.

Au quotidien, nous traversons en vulgaires automates un monde devenu familier. C’est au contact de pareilles intelligences, que l’on peut à nouveau tout regarder avec curiosité, révéler la bizarrerie de ce que nous avons, par coutume, déclaré banal. Car la vie en ce monde n’a rien de normal. C’est un fait curieux, tout à fait fou, que nous soyons en vie, ici et maintenant, que nous utilisions le langage, que nous mourrons un jour. Rien de cela ne sera jamais normal. C’est ce qui rend la vie, belle ou laide, forcément intéressante.

Les exercices de style de Raymond Queneau sont une source intarissable de drôlerie, d’inspiration et de pur émerveillement.

À lire sans modération.

« Golconda », René Magritte (1953)

2 réflexions au sujet de “Exercices de style de Raymond Queneau”

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