Portrait of a Young Woman in White, c. 1798
Notes de lecture

Mon année de repos et de détente d’Ottessa Moshfegh

La dépression n’est pas glamour. Il n’y a ni beauté ni sens dans nos luttes contre ce mal et nous ne sommes pas des héros auréolés pour avoir tenu bon. Personne ne reconnaît nos souffrances et personne ne voit notre bravoure. De l’extérieur, le dépressif est encore vu comme un être végétatif, déficient, parasitaire. Cette épreuve ne nous rend pas meilleur. Après un épisode dans les abysses, il  n’y a pas de grandes épiphanies, notre monde n’est pas radicalement transformé et la vie ne devient pas un long fleuve tranquille une fois que l’on a battu la bête. C’est un apprentissage quotidien où la résilience devient un sport de haut niveau. 

C’est une mélancolie sans artifices que l’on retrouve dans les pages de Mon année de repos et de détente (My Year of Rest and Relaxation, 2018), roman désormais culte d’Ottessa Moshfegh. Une jeune femme en état de sidération face à la vie décide de dormir une année entière dans son appartement, à grand renfort de sédatifs, dans l’attente d’un renouveau incertain. Le résultat est un récit d’initiation curieux, qui carbure à l’énergie du désespoir.

Ma vie ne serait qu’un rêve, et je pourrais sans regret repartir de zéro, renforcée par la béatitude et la sérénité que j’aurais accumulées pendant mon année de repos et de détente.

Le personnage, qui reste anonyme, rappelle curieusement Oblomov, l’homme qui refusait de quitter son lit, un roman cocasse de Gontcharov que j’avais lu en plein confinement. Mais contrairement au rentier russe, notre antihéroïne est beaucoup moins paisible et n’a pas le sommeil facile. Au contraire, elle est dans une gêne et une insatisfaction constantes qu’elle essaie de noyer dans un sommeil artificiel. C’est comme si, un siècle et demi plus tard, le repos est devenu honteux et par là même, quelque chose d’inaccessible qu’il faut provoquer car ce n’est plus une fonction naturelle du corps moderne. 

Mon année de repos et de détente d’Ottessa Moshfegh

Mon année de repos et de détente d’Ottessa Moshfegh est un roman qui a beaucoup fait parler de lui. Les avis sont parfois mitigés. On reproche à la protagoniste d’être une femme imbue de ses privilèges et déconnectée de la réalité. Mais c’est là peut-être tout l’intérêt de ce livre : montrer l’expérience de la dépression à travers les yeux d’une personne complètement autre, probablement détestable, mais authentique. À travers le personnage d’une riche héritière, nous avons accès à une expérience particulière, nous pouvons voir à quoi cela ressemble de prendre toute une année pour bien mariner dans son mal-être.

L’autre critique qui revient souvent, c’est qu’il ne se passe rien dans ce roman,. Mais c’est justement cette paralysie, cette abominable répétition des jours, qui fait toute l’essence de la dépression. La jeune femme descend au magasin le plus proche, prend du café, se shoote aux neuroleptiques devant sa télé. C’est l’effort minimal pour rester en vie et c’est tout ce qu’il lui est possible de faire à ce moment-là de sa vie. Derrière ce projet autodestructeur, il y a un désir de renaissance. Ce n’est pas un suicide, c’est de l’auto-préservation. L’héroïne se dit qu’une fois qu’elle aura suffisamment dormi, elle pourra ressusciter et apprendre à vivre de nouveau, bâtir une existence nouvelle, libérée de ses ombres. 

Les évènements qui nous sont racontés se situent juste avant le 11 septembre. Nous retrouvons tous les marqueurs du début des années 2000 : les DVD, la diète culture, les films de Whoopi Goldberg et un vague pressentiment de la fin du monde. L’attentat se passe ici de tout commentaire. Derrière la catastrophe collective, l’autrice met l’accent sur des multitudes de catastrophes individuelles et nous rappelle la solitude primordiale de l’humain, qui survit à toutes les consolations. 

J’ai lu Mon année de repos et de détente en pleine canicule, aux prises avec le blues de l’été.

Le blues de l’été, ce n’est pas une blague. C’est une condition sérieuse où l’excès de lumière et de chaleur conduit à un dérèglement intérieur aigu. Les larges pans de temps avec l’esprit trop ramolli pour faire quoi que ce soit de significatif, amènent une remise en question de toute son existence. Face à tout projet que l’on avait tenu jusque-là pour central, se dresse la sombre et menaçante question : à quoi bon ?

Dans de telles conditions, il ne me reste plus qu’à lire et je trouve plus de plaisir à lire des choses tout aussi mornes que mon état d’âme, comme c’était le cas un été avec La fin de Chéri de Colette. Je trouve cette catharsis salutaire et le temps de terminer ma lecture, je réalise toute la chance que j’ai d’avoir le temps pour lire des journées entières et je commence à me réconcilier avec l’été.

La canicule, l’injonction au bonheur et le blues de l’été

L’expérience de lecture de ce roman est aussi sombre que drôle. Nous regardons le monde à travers les yeux d’une dépressive blasée. Nous trouvons un certain réconfort à l’idée d’être si subtilement compris par une autre, par la narratrice et par la plume d’Ottessa Moshfegh. Nous sourions souvent mais nous ne pleurons jamais, nos yeux restent secs comme ceux de la protagoniste durant la majeure partie de cette année sabbatique. D’ailleurs, les rares fois où elle pleure, ce n’est pas de tristesse mais de gêne à l’idée de ne pas obtenir ce dont elle a cruellement besoin et ce qui lui est familier : les drogues, le sommeil, le bourdonnement continuel de la télévision. C’est bien plus proche du cri du nourrisson que de celui du héros tragique. C’est pathétique. C’est tout sauf glorieux.

Est-ce que je recommande de lire Mon année de repos et de détente ? Oui, si vous prenez goût à ce genre de sujets et que vous pensez pouvoir tenir le choc. Autrement, c’est un livre à manipuler avec prudence. 

Dans tous les cas, je vous recommande de prévoir une journée de repos complet pour vous en remettre. 

Enfin, pour une lecture tout aussi paresseuse et un peu plus drôle, je vous recommande vivement de lire Oblomov, Scènes de la vie russe (1859) d’Ivan Gontcharov.

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