Aristote sur le bonheur : extraits d'Ethique à Nicomaque
Arts de vivre

Aristote sur le bonheur comme principe actif

Peut-on parler de philosophie grecque sans parler d’Aristote et de Platon ? Ce sont tous deux des esprits brillants, à cette différence près : quand Platon cherchait à transcender la réalité vers le monde des idées, Aristote gardait les pieds plantés fermement sur terre. Esprit studieux, rigoureux et prudent, il met constamment en examen les opinions communes et sait rester humble. C’est une véritable école de la pensée, qui nous arme d’outils de réflexion essentiels, que l’on adhère ou non à sa philosophie. La lecture d’Éthique de Nicomaque est l’occasion de cet apprentissage, dans une langue claire, avec des enchainements logiques et bien ficelés. C’est une joie que de lire ce texte car on y découvre, justement, tout l’aspect ludique du raisonnement philosophique.

Dans son Éthique, Aristote nous livre des réflexions sur la vertu, la politique, l’amitié ou encore la justice. Mais sa visée principale, ce qu’il décrit comme le souverain bien, c’est le bonheur. Et dans cet exposé, la conception du philosophe est tout sauf idéaliste : il nous parle d’un bonheur actif, d’un savoir-faire à cultiver, d’une habileté qui s’aiguillonne par la pratique quotidienne.

Le bonheur comme activité

Chez Aristote, le bonheur n’est pas passif. C’est au contraire l’action, en accord avec la vertu, ou « l’âme dirigée par la vertu », qui crée l’état de bonheur. La vertu est définie comme un ensemble de principes qui régissent la vie de l’individu et de la Cité, pour réaliser un équilibre entre intérêts individuels et collectifs. Le bonheur chez Aristote est donc aussi un concept politique, car sa réalisation dépend de l’implication dans la communauté. L’homme est un animal social et il ne peut pas être heureux dans l’isolation la plus totale.

Or nous affirmons que ce que nous recherchons pour soi est plus parfait que ce qui est recherché pour une autre fin ; et le bien qu’on choisit jamais en vue d’un autre n’est pas si souhaitable que les biens considérés à la fois comme des moyens et comme des fins. Et, tout uniment, le bien parfait est ce qui doit toujours être possédé pour soi et non pour une autre raison. Tel paraît être, au premier chef, le bonheur. Car nous le cherchons toujours pour lui même, et jamais pour une autre raison. Pour les honneurs, le plaisir, la pensée et toute espèce de mérite, nous ne nous contentons pas de chercher à les atteindre pour eux-mêmes – car mêmes s’ils devaient demeurer sans conséquences, nous les désirions tout autant -, nous les cherchons aussi en vue du bonheur, car nous nous figurons que par eux nous pouvons l’obtenir.

Chez Aristote, le bonheur se suffit à lui-même. Étant l’activité en conformité avec la vertu, il se passe des blâmes et des louanges. Le bonheur ne nous tombe pas non plus du ciel. C’est une habileté que l’on acquiert de façon volontaire, basée sur les principes de la raison et de la prudence. C’est une action constamment ajustée car toute situation est singulière et exige toute notre attention, pour faire le bon choix. Cette pratique exige constance et assiduité. Ce n’est pas une euphorie, un artifice de l’instant, mais tout l’apprentissage d’une vie qui fait le bonheur véritable.

Car une hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu’une seule journée de soleil ; de même ce n’est ni un seul jour ni un court d’intervalle qui font la félicité et le bonheur. 

Aristote dans Éthique à Nicomaque : "Le bonheur est le souverain bien."

L’apathie comme faux chemin vers le bonheur

Pour échapper à la douleur et garantir un bonheur constant, les stoïciens ont souvent érigé l’apathie en idéal de vie. Mais Aristote ne tombe pas dans ces excès. Pour le philosophe, une vie heureuse n’est pas une vie sans peine, mais une vie qui continue d’être régie par les principes de la vertu et de la raison face aux épreuves.

Il est manifeste, en effet, que si nous suivons les changements de fortune, nous serions obligés de déclarer souvent qu’un même individu est tantôt heureux, tantôt infortuné, faisant de l’homme heureux je ne sais quelle sorte de caméléon ou une espèce de construction délabrée et branlante. Certes il est tout à fait insensé de s’attacher à cette fortune changeante ; car ce n’est pas d’elle que dépend le bonheur ou le malheur ; néanmoins la vie humaine est tissée de vicissitudes, comme nous l’avons dit, mais ce sont les activités de l’homme conformes à la vertu qui disposent souverainement du bonheur, l’activité contraire ne pouvant produire qu’un effet opposé.

C’est la satisfaction de rester égal à soi-même face aux troubles du monde qui garantit un bonheur possible, car personne n’est épargné par les revers de la fortune et perdre sa sensibilité c’est aussi perdre sa capacité à la joie. La sagesse aristotélicienne n’est pas dans le déni de toute vie affective, mais dans une modération, une justesse, dans les affects comme dans les actions. C’est un art de vivre au sens véritable du terme et non une performance surhumaine.

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3 réflexions au sujet de “Aristote sur le bonheur comme principe actif”

  1. L’activite du bonheur ne se manifeste jamais, c’est plutôt l’absence du malheur … vivre et sentir le bonheur est impossible car notre organisme psychique et physiologique n’est pas conçu pour ça! c’est-à-dire qu’il se définirait comme une absence de souffrances, d’inquiétudes …🙃
    Les désires insatisfaits, les maladies et la mort (non éternité) sont à l’orgine de ces souffrances..

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    1. C’est la conception épicurienne du bonheur comme absence de troubles, j’aimerais en parler dans un prochain article aussi ! Mais ne soyons pas trop grognons quand même, je suis sûre que tu as pu vivre des moments de joie inopinés…

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