Arts de vivre

Maximes : la renaissance de l’aphorisme et sept idées choisies de La Rochefoucauld

L’aphorisme est un genre littéraire à part, qui échappe à toutes les règles, ou presque. Je me rappelle la première fois que j’ai feuilleté un recueil d’aphorismes. C’était une édition de la Généalogie de la morale trouvée par hasard dans la bibliothèque familiale. Ça avait toute l’apparence d’un essai classique, mais à l’intérieur, quelque chose clochait. Des paragraphes courts, numérotés, remplaçaient les longs passages qui couvrent d’habitude les pages des livres adultes. Et par cela seul, la philosophie me sembla accessible pour la première fois. Je dis bien « sembla » parce que la petite fille que j’étais n’était pas encore prête à faire de la philosophie à coups de marteau, ça viendra un peu plus tard.

Toujours est-il que l’aphorisme est un ovni dans l’univers littéraire. Moderne, par sa forme et son style, ce n’est pourtant pas une nouveauté. Chez les Grecs anciens, les aphorismes permettaient de synthétiser la pensée des philosophes, de la rendre accessible aux néophytes. Au Moyen Âge, les sentences étaient monnaie courante pour prêcher la bonne parole. Mais avec la Renaissance, l’aphorisme se libère de son ton sentencieux pour devenir plus vif d’esprit, parfois badin, parfois sombre, une parodie du discours bien-pensant et une critique de la morale dominante. La Rochefoucauld est probablement le pionnier de ce renversement. C’est avec lui que naît le terme « maxime » et que l’aphorisme prend sa forme actuelle : bref, discontinu et efficace ; à l’image d’une pensée en mouvement perpétuel, saisie dans son élan au lieu d’être figée dans un système.

Dans les Maximes de La Rochefoucauld, nous retrouvons un fin psychologue qui jette un regard intransigeant sur la société de son temps comme sur lui-même, poussant l’impératif socratique « connais-toi toi-même » à son paroxysme dans l’autoportrait qu’il nous dresse en prologue. Son écriture agile et pleine d’humour se lit avec plaisir. C’est aussi un penseur original qui dans beaucoup d’aphorismes, nous apparaît comme proto-nietzschéen.

Le recueil des Maximes pourrait être un livre de chevet dans lequel on pioche, selon le besoin, des éclats de pensée qui nous inspirent au quotidien. J’y ai personnellement trouvé des résonances très justes. Voici quelques unes des idées qui m’ont le plus marquée en lisant La Rochefoucauld.

Passions et vertus sont les deux faces d’une même pièce.

Ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut.

La paresse est la plus insidieuse des passions.

De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages qu’elle cause soient très cachés ; si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu’elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c’est la rémore qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux, c’est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes ; le repos de la paresse est un charme secret de l’âme qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres résolutions ; pour donner enfin la véritable idée de cette passion, il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme, qui console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens.

C’est cette même paresse qui cloisonne notre pensée.

L’esprit s’attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable; cette habitude met toujours des bornes à nos connaissances, et jamais personne ne s’est donné la peine d’étendre et de conduire son esprit aussi loin qu’il pourrait aller.

L’humeur est une affaire du quotidien.

Le calme ou l’agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d’un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours.

L’amour-propre est la source de tous nos tourments.

Dieu a permis, pour punir l’homme du péché originel, qu’il se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie.

Les conseils sont rarement désintéressés

Rien n’est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence respectueuses pour les sentiments de son ami, bien qu’il ne pense qu’à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa conduite. Et celui qui conseille paie la confiance qu’on lui témoigne d’un zèle ardent et désintéressé, quoi qu’il ne cherche le plus souvent dans les conseils qu’il donne que son propre intérêt ou sa gloire.

Il n y a pas de sagesse sans un brin de folie.

Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit.

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