Comment guérir d'un chagrin d'amour
Notes de lecture, philosophie, Thèmes

Fragments d’un discours amoureux ou comment guérir d’un chagrin d’amour

Il y a des chagrins d’amour qui s’installent, qui nous trainent jusqu’aux limites de l’insupportable. Malgré toute notre bonne volonté et nos rationalisations, nous retombons à chaque fois dans le délire : l’autre m’aime et ne me le dit pas. Car l’amour est un phénomène de croyance, une pure dévotion. En sortir est difficile malgré toutes nos souffrances, car ce serait abandonner tous les délices de notre imaginaire. Guérir d’un chagrin d’amour, comme de toute illusion, exige un changement non seulement dans la façon de penser, mais aussi et surtout dans la façon de sentir. Parfois, nous avons besoin d’un plus grand renfort, du secours des mots, d’une plume amie, qui pense au même temps qu’elle sent, qui nous comprend sans nous juger, j’ai nommé : les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Fragments d’un discours amoureux : mode d’emploi

Dans les Fragments, Barthes n’offre pas le remède ultime et contrairement au discours ambiant sur l’amour, il ne nous enjoint pas à oublier ou à renier notre sensibilité. Sans nous promettre d’issue à l’état amoureux, ce texte apporte un réel réconfort, par une compréhension plus fine du discours qui s’écrit en nous à chaque fois que nous tombons amoureux. Tout le projet du philosophe, c’est de donner voix à ce discours, longtemps renié des sphères du savoir, de le retranscrire de la façon la plus fidèle qui soit et pour cela il écrit à la première personne, il parle en amoureux. Il ne se pose pas en savant, considérant son objet d’étude à distance, il l’habite pleinement. La structure du texte est donc plus libre, l’écriture fluide, limpide, loin des codes académiques.

Pourtant, les Fragments d’un discours amoureux obéissent à une structure : les concepts amoureux sont ordonnés de façon alphabétique, non pas pour les classer, mais justement pour échapper à toute logique, même inconsciente, d’organisation d’évènements amoureux qui surviennent de façon tout à fait aléatoire. Chaque mot du lexique amoureux est d’abord défini selon les termes de l’amoureux, tel qu’il le vit et ressent. Ensuite, des textes aux références diverses viennent l’illustrer : cela peut venir de confidences d’amis, de littérature, de philosophie, de psychanalyse, etc. Chaque référence est notée en marge, sans formalités, nous avons l’impression de converser avec un amoureux qui se rappelle ses rencontres, tout simplement.

Se libérer de la honte de l’amoureux

L’amoureux, c’est celui qui veut saisir, posséder. Son amour n’est pas désintéressé, généreux, libre : il l’impose à l’objet de son amour et il croit fermement à la réciprocité, sans preuve aucune. En cela, l’amoureux a un côté lourd, monstrueux, qu’il a du mal à assumer. En plus de ce conflit intérieur, la société tout entière dresse à l’amoureux le portrait de sa déraison, le pousse vers la marge “par un décret tacite d’insignifiance”. Les systèmes de pensée ne sont pas non plus d’un grand secours. Pour Roland Barthes, l’amoureux vit une véritable “solitude philosophique”, privé des moyens conceptuels pour comprendre sa condition : “il a beau se tourner vers tel ou tel des langages reçus, nul ne lui répond, sinon pour le détourner de ce qu’il aime.” La moitié de notre malheur vient de cette honte que nous éprouvons face à notre condition d’amoureux et donc de délirant, face à une société qui encense la mesure et la raison. Se libérer de cette honte, c’est déjà s’engager sur le chemin de la guérison.

On me dit : ce genre d’amour n’est pas viable. Mais comment évaluer la viabilité ? Pourquoi ce qui est viable est-il un Bien ? Pourquoi durer est-il mieux brûler ?

L’indifférence et l’ascèse : faux chemins vers la guérison

Cette honte qui assaille l’amoureux, le pousse à cacher, tant bien que mal, les excès sa passion. Mais paradoxalement, “il faut que cacher se voie”, l’amoureux montre du doigt le masque qu’il porte pour camoufler sa passion, car en faisant semblant d’être indifférent, il s’adresse toujours à l’être aimé, il cherche à attirer son attention par une sorte de psychologie inversée, souvent ratée. L’amoureux multiplie les tactiques inefficaces. De même, les efforts pour se recentrer sur sa vie et feindre de renoncer à l’autre, dans une ascèse que l’on croit en soi et pour soi, sont aussi une preuve d’amour et une façon, désespérée, presque vindicative, de s’adresser à l’objet de son amour.

L’ascèse (la velléité d’ascèse) s’adresse à l’autre : retourne toi, regarde moi, vois ce que tu fais de moi. C’est un chantage : je dresse devant l’autre la figure de ma propre disparition, telle qu’elle se produira sûrement, s’il ne cède pas (à quoi?).

Guérir par le langage

Par la force du langage, en générant un discours intime de plus en plus grandiose, irréel et désespéré, l’amoureux se crée son propre enfer. Il simule des scènes de colère, de jalousie, voire de mort et précipite ainsi sa chute dans le chagrin amoureux. Face à cette avalanche de pensées et d’images, seul le langage peut nous sauver, nous calmer, par la reformulation. Et quand toutes mes stratégies échouent et que je succombe de nouveau à ma passion, je me dis que ce sont là les derniers soubresauts d’un amour qui se meurt.

Comment repousser un démon (vieux problème) ? Les démons, surtout s’ils sont de langage (et que seraient-ils d’autre), se combattent par le langage. Je puis donc espérer exorciser le mot démoniaque qui m’est soufflé (par moi-même) en lui substituant (si j’en ai le talent langagier) un autre mot, plus paisible (je marche à l’euphémisme).

Le bal des amours

L’amoureux ne cesse d’ébaucher des scénarios, de converser avec l’être aimé en pensée, de rêver d’issues, de triomphes, qu’il ne concrétise jamais. Renoncer à l’amour, c’est se retrouver exilé de son imaginaire et de tous ses délices. La guérison devient alors un progrès triste, dénué de fantaisie, saturé de réalité. Heureusement, il y a une autre solution. Faire le deuil de l’amour et recommencer aussitôt, trouver un nouvel objet de fascination. Car l’amour dépasse l’être aimé, il est capable à chaque fois de trouver un nouveau foyer à son délire. C’est un bal éternel, une frénésie de swipes, un engrenage dans lequel l’amoureux est heureux d’être pris.

Le long d ‘une vie, tous les « échecs» d’amour se ressemblent (et pour cause : ils procèdent tous de la même faille). X … et Y … n’ont pas su (pu, voulu) répondre à ma « demande », adhérer à ma « vérité » ; ils n’ont pas bougé d’un iota leur système; pour moi, l’un n’a fait que répéter l’autre. Et cependant, X … et Y … sont incomparables ; c’est dans leur différence, modèle d’une différence infiniment reconduite, que je puise l’énergie de recommencer.

Lire les Fragments d’un discours amoureux, deux fois !

J’ai reconnu dans ce livre, non seulement l’amoureuse en moi, mais quelque chose de beaucoup plus large : ma sensibilité extrême, ma fierté à fleur de peau, avec laquelle j’ai traversé la vie jusqu’à maintenant. J’ai eu de réelles épiphanies en lisant ce texte et comme avec toute bonne littérature, ça m’aide à mieux vivre en acceptant le monde dans son chaos, dans son ambiguïté. Ma première recommandation serait donc de lire les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Et ma deuxième recommandation, de le relire. C’est un texte qui force la relecture et la méditation pour s’imprégner de toutes ses subtilités et quelque part, entre les lettres A et V, vous aurez vite fait d’oublier ce qui vous a poussé vers ce livre.

3 thoughts on “Fragments d’un discours amoureux ou comment guérir d’un chagrin d’amour”

  1. Voici des mots que j’aurais écrit : ” La moitié de notre malheur vient de cette honte que nous éprouvons face à notre condition d’amoureux et donc de délirant, face à une société qui encense la mesure et la raison. Se libérer de cette honte, c’est déjà s’engager sur le chemin de la guérison »
    Merci Fedwa

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