Notes de lecture

La chambre de Giovanni de James Baldwin

L’amour peut être malhonnête. Cela n’en affaiblit en rien la passion, mais en décuple le caractère tragique. Quand David rencontre Giovanni dans un bar parisien, il sait qu’il ne lui appartiendra jamais, il sait qu’il quittera un jour sa chambre sombre et étouffante, et pourtant il ne peut faire autrement que de l’aimer, complètement, à l’en détruire. La chambre de Giovanni de James Baldwin est un testament à ces amours lâches et coupables, nées d’une incapacité à s’assumer et à dire sa vérité, d’une fuite frénétique en avant, d’une souffrance subie autant qu’infligée.

Se fuir

Dans la vie de David, il y a des plaies béantes qu’il n’est jamais arrivé à refermer. Enfouies sous le déni qu’il affecte et les définitions étriquées de sa personne, ses angoisses le guettent constamment, et partout où il fuit, il ne peut échapper à lui-même. À la fenêtre de sa maison au Sud de la France, il se remémore Joey, ami d’enfance qu’il a connu à New York et qui a été sa première introduction à l’homosexualité. Depuis, David n’a cessé d’aimer des hommes, ou plutôt l’homme, à travers des corps mâles sitôt oubliés dans l’étreinte féminine, qui agit comme une assurance. L’assurance de ne jamais révéler les possibilités tapies en lui au grand jour et de garder une part de ses désirs à l’ombre, l’assurance, enfin, de se penser comme un être de volonté et de raison pure.

Car je suis – ou j’étais – de ces gens qui s’enorgueillissent de la force de leur volonté, de leur capacité à prendre une décision et à la mener à bien. Cette vertu, comme toutes les autres, est l’ambiguïté même. Ceux qui croient posséder une volonté inflexible et être les maîtres de leur destinée entretiennent une telle croyance en se leurrant eux-mêmes. Leurs décisions n’en sont pas unes – une vraie décision nous rend humbles, car nous la savons à la merci de plus de choses que ce que l’on pourrait énumérer – mais plutôt des systèmes d’évasion, d’illusion, conçus pour les faire paraître différents de ce qu’ils sont.

Aimer

Quand David rencontre Giovanni, il se sent irrémédiablement attiré, dans son étreinte, dans sa petite chambre de bonne ensevelie sous la crasse, comme un testament à sa vie régurgitée. Les premiers jours, c’est l’idylle. Le couple se constitue tant bien que mal un nid dans la chambre exiguë, dans la légèreté et la gaieté. Mais en son tréfonds, David sait que l’idylle prendra bientôt fin, alors même qu’il plonge dans le regard tendre et confiant de Giovanni, qui semble guéri du poids de son passé, rendu à son innocence. Il sait que cet amour lui révèle une part de lui-même qu’il a toujours du mal à assumer. Petit à petit, l’image que lui renvoie son amant l’agace, l’amour se transforme en mépris, dans une détérioration graduelle, à peine perceptible. Il sait qu’il devra tôt ou tard quitter la chambre de Giovanni, pour s’amender encore une fois dans les bras d’une femme et retrouver une illusion de normalité.

Je me souviens que la vie dans cette chambre semblait se dérouler sous la mer, le temps flottait, indifférent, les heures et les jours n’avaient plus aucun sens. Au début, notre vie était faite de joie et d’enchantement chaque jours renouvelés. Mais sous-jacente à la joie, bien sûr, était l’angoisse et sous l’enchantement, la peur…

Tromper

Quand Hella, l’amante de David, rentre à Paris, tout est chamboulé. David n’a pas menti par invention, mais plutôt par omission. Il n’a jamais rien promis à Giovanni, mais il n’a pas non plus calmé ses ardeurs quand celui-ci rêvait d’une union indestructible, d’un dévouement total de son amoureux. De même, il n’a jamais parlé à Hella de son histoire avec Giovanni ni de son désir pour les hommes. Et quand tout éclate au grand jour, alors que Giovanni sombre dans un drame sans issue, le protagoniste est enfin seul face à lui-même, à sa vérité nue et à ses regrets, au souvenir de Giovanni que jamais il ne pourra exorciser.

Au cours des jours à venir – que Dieu m’accorde la grâce de les vivre –, dans la clarté de ce matin gris, la bouche amère, les paupières rougies et enflammées, les cheveux ébouriffés et moites d’un sommeil tourmenté, regardant, à travers la fumée de mon café et de ma cigarette, le garçon sans intérêt, indifférent, de la nuit précédente, qui bientôt se lèvera et disparaîtra comme la fumée, je reverrai Giovanni, tel qu’il était cette nuit-là, si attirant, si vivant, toute la lumière de cet antre sombre accrochée à ses cheveux.

La chambre de Giovanni est un roman intimiste, inquiétant et désespérant. C’est la trajectoire d’une chute vertigineuse qui nous est contée (et non pas lente comme dans Un livre de raison de Joan Didion), non pas de façon linéaire, mais par ressassements et projections, sous des angles multiples, le tout servi par la puissance poétique et la profondeur d’analyse sans pareil de James Baldwin.

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