Notes de lecture, philosophie

L’œil et l’esprit : méditation sur la science, l’art et la perception

Été 1960, sous le soleil du Tholonet, dans une maison qui appartenait jadis à Cézanne, Maurice Merleau-Ponty médite sur la perception, son concept fondamental. Tout autour de lui, les paysages portant l’empreinte de l’œil du peintre appellent son attention, le poussent à redécouvrir les questions fondamentales de sa philosophie : la perception, la visibilité, le corps, la science et l’acte de création. Sa phénoménologie de la perception lui apparaît sous un nouvel éclairage, à la fois neuve et inchangée, saisie directement dans le monde qui l’entoure, débarrassée des contraintes de la théorie. De cette méditation résulte L’œil et l’esprit (1960), un texte testament car ce sera là aussi le dernier été du philosophe.

Réconcilier la science avec la perception

Maurice Merleau-Ponty s’est toujours intéressé à divers domaines du savoir comme autant de manières de saisir l’existant. Dès les premières pages de L’œil et l’esprit, il s’oppose vivement à une certaine vision de la science : celle qui décortique et manipule les choses au lieu de les habiter, pour mieux les soumettre à ses techniques et outils, qui considère l’être comme un mécanisme inerte qu’elle se plaît à disloquer en éléments au lieu d’en saisir la totalité. Enfin, une science qui se pose comme savoir absolu du monde, aveugle à ses biais intellectuels et idéologiques. Face à la philosophie des sciences dominante, le phénoménologue attire notre attention sur la subjectivité du scientifique et son animalité, sur son ancrage dans son corps et dans le monde, il n’est donc jamais complètement séparé de son champ d’étude. Merleau-Ponty replace ainsi la science dans un “il y a”, dans ce monde même qu’elle prétend mettre à distance.

Il faut que la pensée de la science _ pensée de survol, pensée de l’objet en général _ se replace dans un “il y a” préalable, dans le site, sur le sol du monde sensible et du monde ouvrés tels qu’ils sont dans notre vie, pour notre corps, non pas ce corps possible dont il est loisible de soutenir qu’il est une machine à information, mais ce corps actuel que j’appelle mien, la sentinelle qui se tient silencieusement sous mes paroles et sous mes actes. Il faut qu’avec mon corps se réveillent les corps associés, les “autres”, qui ne sont pas mes congénères, comme dit la zoologie, mais qui me hantent, que je hante, avec qui je hante un seul Être actuel, présent, comme jamais animal n’a hanté ceux de son espèce, son territoire ou son milieu. Dans cette historicité primordiale, la pensée allègre et improvisatrice de la science apprendra à s’appesantir sur les choses mêmes et sur soi-même, redeviendra philosophie…

Dépasser les clivages de la philosophie classique

Loin d’être d’une neutralité absolue, détachée de toute prénotion, cette approche mécaniste de la science est tributaire d’une philosophie, celle de Descartes. Pendant longtemps, la philosophie a été marquée par des antagonismes : entre transcendance et immanence, phénomène et chose en soi, liberté et déterminisme, corps et esprit… Et le philosophe le plus représentatif de ce dualisme, la figure de proue du rationalisme occidental, n’est autre que Descartes. De son héritage, Maurice Merleau-Ponty entend se détacher, mais il le fait avec beaucoup plus de nuance que la plupart des phénoménologues et ne rejette pas la doctrine cartésienne en bloc. Parler d’héritage est ici significatif car pour le philosophe, ce qui a été retenu de Descartes dans la postérité en dit plus sur les choix d’une culture que sur l’essence même de l’œuvre cartésienne, dans laquelle on peut retrouver des joyaux de poésie cachés.

L’œil et l’esprit est aussi une célébration du corps. Contre le dualisme cartésien entre le corps et l’esprit, le sujet et le monde, Maurice Merleau-Ponty oppose le concept de corporalité, c’est-à-dire le fait de penser le corps comme une condition permanente de l’expérience, engagé dans toutes nos activités, physiques ou intellectuelles. Impossible donc de réduire le corps à une simple carcasse qui nous porte en ce monde et dont notre conscience serait prisonnière, car la conscience est elle-même corporalité. De même, notre subjectivité n’est pas cette entité neutre, perchée sur une tour d’ivoire de l’esprit, elle est nécessairement ancrée dans le monde, dans un contexte social, historique et naturel. Enfin, la pensée ne naît pas abstraite, détachée de son environnement, car la perception précède nécessairement toute opération de pensée.

L’œil et l'esprit de Maurice Merleau-Ponty : méditation sur la science, l'art et la perception
Le test de l’œil innocent, Mark Tansey (1981)

Le privilège de l’artiste

Dans ce nouveau rapport au corps et au monde, débarrassé des dualités de la philosophie classique, les artistes sont nos maîtres à penser, eux qui sont si complètement plongés dans leurs corps et dans le monde qui les entoure, qui en ont la “science secrète”. À l’opposé du scientifique ou de l’intellectuel, l’artiste a pour devoir et droit ultime la vision pure, car à aucun moment il n’est appelé à juger ou à apprécier ce qu’il voit, seulement à le restituer tel que le lui dicte son corps en créant. Le privilège de l’artiste, c’est justement ce regard innocent, débarrassé de toute exigence de connaissance, cette capacité à puiser à la nappe brute du sens. Adulateur de Cézanne, Maurice Merleau-Ponty déclare la peinture comme la forme artistique la plus concrète, la mieux ancrée dans la corporalité et la plus proche du sens brut de l’être (moins abstraite que la musique, par exemple).

Il est là, fort ou faible dans la vie, mais souverain sans conteste dans sa rumination du monde, sans autre “technique” que celle de ses yeux et de ses mains se donnent à force de voir, à force de peindre, acharné à tirer de ce monde où sonnent les scandales et les gloires de l’histoire des toiles qui n’ajouteront guère aux colères ni aux espoirs des gommes, et personne ne murmure.; Quelle est donc cette science secrète qu’il a ou qu’il cherche? Cette dimension selon laquelle Van Gogh veut aller “plus loin”? Ce fondamental de la peinture, et peut-être de toute la culture?

L'œill et l'esprit de Maurice Merleau Ponty : méditation philosophique sur la science, l'art et la perception
Montagne Sainte-Victoire, Paul Cézanne (1902-04)

Qu’est ce qu’une œuvre d’art ?

La réflexion de Maurice Merleau-Ponty sur l’art n’est pas motivée par un questionnement sur le beau, encore moins sur les critères et normes qui font une œuvre véritable. Il s’intéresse plutôt à la notion d’expressivité, à ce qui motive l’acte de création, ce qui “fait art”. Il s’adonne à cet exercice philosophique en mobilisation les concepts de perception, d’intentionnalité et de liberté. À contre-courant de Descartes, il ne considère pas l’art comme une vulgaire copie, un simple artifice, car si cela “n’est pas une pipe”, ce n’est pas non plus une banale superposition de matériaux qui fait une image. L’œuvre d’art est bien plus qu’une illusion, ce n’est pas une surface creuse, elle porte en elle sa propre profondeur. Pour Merleau-Ponty, lorsque le peintre peint, il restitue à la fois le monde et son monde, tel qu’il est vécu et ressenti, et dans cet exercice la technique est superflue car “toute technique est technique du corps”.

L’art n’est pas construction, artifice, rapport industrieux à un espace et à un monde du dehors. C’est vraiment le “cri inarticulé” dont parle Hermès Trismégiste, “qui semblait la voix de la lumière”. Et une fois là, il réveille dans la vision ordinaire des puissances dormantes, un secret de préexistence.

L’œil est l’esprit a pour mérite de nous pousser à penser autrement et de façon souvent contre-intuitive les questions de perception, de corps, de science et d’art. C’est un texte d’une indéniable poésie, qui respire les étés passés dans le pur abandon à la nature, ce qui en fait une lecture revigorante et probablement l’une des meilleures portes d’entrée à la philosophie de Maurice Merleau-Ponty.


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