Arts de vivre, Notes de lecture, Opinion

Le manuel d’Épictète : comment devenir stoïcien aujourd’hui?

Quand je pense à Épictète, je pense à cette anecdote où, alors esclave à Rome, il est maltraité par son maitre et qu’il lui dit en souriant : “Tu vas casser ma jambe.” Une fois sa jambe cassée, il se contente de rajouter, sans émoi : “Je te disais bien que tu allais la casser.” Que cette anecdote soit vraie ou non, nous ne le saurons jamais vraiment. Mais elle illustre parfaitement l’attitude stoïque, le calme face à l’adversité, l’acceptation radicale de tout ce qui advient.

Quand, regagnant sa liberté, Épictète débute son enseignement philosophique, l’école stoïcienne est en pleine crise : Sénèque vient d’être mis à mort par Néron et les philosophes sont tour à tour censurés et exilés. Cela explique en partie pourquoi les maximes du Manuel sont beaucoup plus extrêmes et beaucoup plus proches du cliché stoïque que les textes de Sénèque, par exemple, et les exhortations au détachement et à l’impassibilité y sont d’autant plus fortes. Or, Épictète n’a laissé aucun livre. Le Manuel, comme les entretiens, est une compilation des notes de son élève Arien de Nicomédie. Nous n’avons donc pas accès à la voix et au style d’Épictète, seulement à sa substance.

Ceci est un manuel

Si les Entretiens exposent en détail la conception du monde selon les stoïciens, le Manuel n’a qu’un seul but : former à la pratique quotidienne du stoïcisme. C’est un ouvrage pragmatique, avec des affirmations à apprendre, à se répéter et à intégrer dans sa vie de tous les jours. C’est un véritable outil à l’usage, non pas des stoïciens les plus aguerris, mais des “progressants” (profitientes), de ceux qui sont “en chemin vers la sagesse”. Le Manuel est aussi caractéristique de la tradition stoïcienne et de la philosophie d’Épictète qui répugne à l’attitude savante et veut faire de son école un véritable “dispensaire de l’âme” (selon l’expression de Foucault).

Nulle part ne te dis toi-même philosophe, et ne discute pas constamment des thèses philosophiques devant des profanes, mais fait ce qui suit des thèses […] Donc : toi non plus, ne montre pas aux profanes les thèses philosophiques, mais les œuvres qui s’en suivent lorsqu’elles ont été bien digérées.

De la sûreté à la fermeté

Si à la première lecture, les préceptes d’Épictète apparaissent aussi rigides, c’est surtout parce que le Manuel est à destination des débutants. Dans la conception stoïcienne, une certaine rigueur est nécessaire au début de la formation ou de la paidea. Ils considèrent que le disciple est alors encore fragile, comme le convalescent (et l’on retrouve encore une fois le langage de la maladie cher à Sénèque), il a donc besoin de faire preuve de plus de vigilance, de retenue et d’impassibilité, pour se protéger du trouble et de la frustration. Car n’oublions pas que le stoïcisme n’est pas une philosophie pour les natures placides qui n’en ont guère besoin, elle est justement à l’usage des natures les plus sensibles et les plus passionnées.

Si les maximes semblent exhorter le disciple aux plus grands sacrifices, à la frugalité la plus poussée et au flegme absolu, c’est plus pour l’inspirer que pour lui intimer un ordre. Car Épictète le dit bien : “exerce-toi à ce que tu peux.” Il y a là une idée de progression et non de perfection. Les maximes sont des affirmations à se rappeler, à se répéter à part soi, pour s’affermir devant l’adversité, chemin faisant, le but étant de sortir d’un état fragile à une forme de sagesse et de solidité, où l’on n’aura probablement plus besoin de prendre des précautions aussi extrêmes. Pour espérer parvenir à un tel état, la première chose à laquelle doit s’exercer le disciple est le partage des choses : celles qui sont à notre portée et que nous pouvons contrôler, et celles qui sont hors de notre portée, sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir.

Partage des choses : ce qui est à notre portée, ce qui est hors de notre portée. À notre portée : le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion : en un mot, tout ce qui est notre œuvre propre ; hors de notre portée le corps, l’avoir, la réputation, le pouvoir : en un mot, tout ce qui n’est pas notre œuvre propre. Et si ce qui est à notre portée est par nature libre, sans empêchement, sans entrave, ce qui est hors de notre portée est inversement faible, esclave, empêché, étranger. Donc rappelle-toi : si tu estimes libre ce qui par nature est esclave, et propre ce qui est étranger, tu seras entravé, tu prendras le deuil, le trouble t’envahira, tu fera des reproches aux dieux comme aux hommes, mais si tu estimes tien cela seul qui est tien, étranger, comme il l’est en effet, ce qui est étranger, personne, jamais, ne te contraindra, personne ne t’empêchera, à personne tu ne feras de reproche, tu n’accusera personne, jamais, non, jamais tu n’agiras contre ton gré, d’ennemi, tu n’en auras pas, personne ne te nuira, car rien de nuisible non plus ne t’affectera.

Pour Épictète, ce qui est hors de notre portée est en quelque sorte par-delà le bien et le mal, de tout jugement moral. Son souci ici est d’ajuster la représentation à la nature des choses, souci également présent chez Sénèque et Marc-Aurèle. La représentation ou phantasia est l’évaluation que l’on fait de la chose en soi, c’est une “empreinte dans l’âme” et donc une altération. Épictète encourage ses disciples à prendre de la distance vis-à-vis de leurs représentations, à les examiner avec un œil critique, à les maîtriser et à ne pas se laisser dérouter par elles.

Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les évaluations prononcées sur les choses : ainsi la mort n’est rien de terrible (car même à Socrate elle serait apparue terrible), mais l’évaluation prononcée sur la mort : qu’elle est terrible – voilà ce qui est terrible.

La tendance stoïque : de quoi est-elle le nom ?

S’il y a bien une école citée à tort et à travers par les millenials, sur fonds de visuels minimalistes, ce ne sont pas les épicuriens, encore moins les cyniques, ce sont bien les stoïciens. L’engouement moderne pour les stoïciens n’est pas inédit et l’école post-socratique n’en est pas à sa première résurrection. On s’y réfugie régulièrement en temps de crise car dans de telles situations, l’idée de retrouver la sérénité face à l’inconnu, d’agir sur soi-même faute de pouvoir agir sur le monde, ou encore de lâcher prise deviennent séduisantes. Allié aux nouvelles spiritualités, au développement personnel et autres joyeuseries, cela donne un amalgame “feel good” au goût du jour. On peut aussi se demander si la lecture moderne du stoïcisme n’est pas souvent complice d’un certain statu quo, justifiant une acceptation inconditionnelle de la réalité, un individualisme se refusant à toute action sur la société alors même que les stoïciens consacraient l’action et le service aux autres, la discipline et le productivisme alors même que Sénèque faisait l’éloge de l’oisiveté.

Dès lors, comment devenir stoïcien aujourd’hui, loin de toute opinion extérieure ? En lisant les textes directement, sans compiler les citations bateau détachées de leur contexte ni se perdre dans les discours savants qui brodent à l’infini autour d’un texte qui se voulait d’abord simple et utile. Mais encore, sans chercher à incarner le flegme à toute épreuve, considérer les préceptes stoïciens comme autant d’outils à son usage et la philosophie comme une boîte à outils où l’on peut à loisir s’approvisionner pour répondre aux dilemmes de son existence et développer des facultés (au bonheur, à la sagesse ou à tout ce qui donne sa saveur à votre vie) au fur et à mesure de sa progression. Ironique quand on sait que les éditions du Manuel d’Épictète sont précédées de commentaires qui souvent dépassent la longueur du texte lui-même.

Moi cependant, qu’est-ce que je veux ? Comprendre la nature, et la suivre. Je cherche donc qui est celui qui l’explique ; et ayant appris que c’est Chrysippe, je vais à lui. Mais je ne comprends pas ses écrits ; je cherche donc celui qui les explique. Et jusque-là il n y a pas encore de quoi s’honorer. Quand j’ai trouvé celui qui les  explique, il reste à faire usage de ce qui est prescrit ; cela seul est honorable. Mais si j’admire cette explication elle-même, que suis-je devenu d’autre qu’un grammairien, au lieu d’un philosophe ?

 

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s