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La révolution féministe d’Aurore Koechlin : une stratégie pour la quatrième vague

“La révolution sera féministe ou ne sera pas.” Malgré son titre pompeux, La révolution féministe (2019) n’est pas un simple chant de victoire pour le féminisme. Bien au contraire, c’est un regard lucide, bien souvent critique, sur l’histoire du mouvement et ses vagues consécutives, sa situation actuelle et ses perspectives futures. Aurore Koechlin nous propose ici un texte bilan nécessaire pour comprendre la quatrième vague naissante et élabore une stratégie féministe révolutionnaire. Tout un programme !

Une histoire féministe

L’un des travers du féminisme contemporain selon l’autrice, c’est de faire tabula rasa, d’ignorer ce dont nous héritons. C’est pour cette raison qu’une première partie de l’essai fait un rappel de l’histoire récente du féminisme, à commencer par la deuxième vague de lutte pour la reproduction et qui marque une véritable rupture avec le mouvement ouvrier. L’historique que présente Aurore Koechlin n’est pas un simple amas de faits, mais une réflexion sur les politiques féministes menées jusque-là, leurs points forts et leurs points faibles, une façon de prendre du recul sur le mouvement féministe dans ses différentes déclinaisons et d’en tirer des leçons pour l’avenir. Héritiers de ces luttes, des débats irrésolus sur des questions telles que le rapport à l’État, au mouvement ouvrier, ou encore aux autres formes d’oppression, deux mouvements semblent aujourd’hui dominer le paysage féministe : le féminisme réformiste et le féminisme intersectionnel.

Le féminisme réformiste ou l’illusion du changement par l’État

Tout en faisait un bilan d’échec du féminisme réformiste, Aurore Koechlin n’en fait pas une caricature. C’est un mouvement composite et qui en France s’est scindé en deux courants principaux : le féminisme d’État, le féminisme institutionnel. En rapports étroits, ces approches se sont développées dans un contexte de changement de l’image du gouvernement avec la victoire de Mitterrand, de lutte pour la parité et de développement du tissu associatif. Animées par un nouvel espoir, les féministes réformistes ont alors cédés à l’illusion du changement par l’État, or quand celui-ci “fait des concessions sans lutte, c’est qu’il y trouve un intérêt supérieur.” Quel danger si ses intérêts servent les nôtres, dirait-on? La naissance du fémonationalisme, l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et impérialistes en sont l’illustration la plus frappante _ notamment avec l’affaire du voile et le recours à un argumentaire de libération des femmes pour justifier nombre d’interventions militaires

Un bilan mitigé du féminisme intersectionnel

Le féminisme intersectionnel est au cœur de la troisième vague. Il se réfère à la théorie intersectionnelle développée par des autrices américaines telles que K. W. Crenchaw et qui conçoit les oppressions comme multiples et autonomes, opposant dominants dotés de privilèges et dominés. Ce courant a pour mérite de remettre en question le féminisme institutionnel et ses dérives, mais aussi de poser la question du genre en s’inspirant notamment des apports de Judith Butler. Cela dit, sa transposition dans le militantisme n’est pas toujours réussie et peut même prendre des formes perverses qu’Aurore Koechlin a bien connues dans les milieux militants qu’elle a côtoyé. Les notions au centre même de la théorie intersectionnelle créent une focalisation accrue sur les rapports individuels, une essentialisation des rapports sociaux invisibilisant les structures à l’origine des dominations. Or, les positions sociales sont complexes et évolutives et l’on ne sort jamais du jeu des dominations. Rappelons que l’on peut être dominé.e et inconscient.e des dominations en jeu voire en leur faveur…

Il ne s’agit dès lors plus de combattre les domination à un niveau structurel, mais à un niveau purement individuel : on devient aveugle aux mécanismes sociaux qui les perpétuent. Cela implique une sorte de réduction des structures aux individu.e.s, d’individualisation des rapports de domination. On lutte contre les expressions de la domination, qui n’en sont que les symptômes, au lieu de s’en prendre au système qui les produit.

Une approche aussi idéaliste qu’inefficace pour l’autrice :

En conséquence, l’émancipation est conçue comme une émancipation individuelle. C’est la fin des grands mouvements collectifs, dans le cadre du néolibéralisme triomphant où disparaît l’espoir d’une transformation totale de la société. On n’essaiera pas de changer le système mais de changer, un à un, les individu.e.s qui le composent. Effort épuisant, infini et malheureusement vain.

De cette vision découle une culture politique de la moralisation et de la culpabilisation, focalisée sur le langage et sur ses maladresses, du “call out“. Bref, une politique de la purification plutôt que de la conviction, qui éloigne nombre de militant.e.s du terrain.

Il est frappant de voir , même si ce point est presque anecdotique, à quel point ces phénomènes d’essentialisation, de culpabilisation et de responsabilisation sont proches d’une certaine culture chrétienne, plus particulièrement protestante. Les dominant.e.s portent le mal en elles et en eux, ce sont des pécheurs/pécheresses qui ne peuvent rien faire pour échapper à leur véritable nature.

Aurore Koechlin décrit des cercles militants où la radicalité est cultivée pour elle-même, même quand elle se montre infructueuse. Une radicalité qui participe plus de la posture que de la stratégie, d’un mode de vie “radicool” exhibé, une performance de soi sans réel impact autre que celui de se faire valider par ses paires, de prêcher des convaincu.e.s. Cette radicalité mène à un sectarisme réfractaire à la raison, à une culture élitiste dont l’illustration la plus frappante est l’usage actuel du safe space, devenu un espace de plus en plus restreint, en constant morcellement, conçu comme une fin en soi et non comme un outil de formation politique. Le plus grand inconvénient d’un tel repli sur soi, alors même que l’on prône l’inclusivité, est de se couper des masses de ceux-là même qu’on défend, seul véritable moteur du changement.

Une stratégie unitaire pour la quatrième vague

La déficience stratégique, aussi bien chez le mouvement réformiste que chez les féministes intersectionnels, est ce qui mène à tant de dérives. C’est pour cette raison que l’autrice clôture son essai par une proposition stratégique à l’usage de la quatrième vague. Une vague naissante résolument internationale, qui sera probablement l’occasion de dépasser les clivages anciens et qui déjà a démontré sa capacité à fédérer les masses avec des mouvements tels que Ni Una Menos en Argentine, Non Una di Meno en Italie, ou encore #MeToo.

Les revendications de cette nouvelle génération de féministes se centrent sur des sujets à la fois très actuels et toujours renouvelés tels que le féminicide, le droit à l’avortement, avec un retour fort de l’écoféminisme. Loin de rejeter en bloc l’héritage de la troisième vague, Aurore Koechlin oppose à l’intersectionnalité une vision tout aussi unitaire de convergence des luttes. Elle cherche à renouer les liens parfois oblitérés entre féminisme, mouvement des travailleurs, antiracisme et LGBT. C’est une convergence qui se fait dans un sens comme dans l’autre sans faire subordonner un mouvement à l’autre. C’est ainsi que la quatrième vague pourra incarner pleinement son rôle réunificateur et fédérateur.

S’il n’y a pas de recette toute prête, nous pouvons avoir une boussole avec laquelle nous diriger. Il nous faut apprendre de l’histoire de nos luttes, ouvrières, féministes, antiracistes, comme il nous faut prendre soin de nos héritages, tant théoriques qu’organisationnels. […] Si la théorie unitaire n’est pas un vain mot, notre stratégie doit également être unitaire.

Le bilan perspicace que dresse Aurore Koechlin n’est pas amer. La révolution féministe est un livre tourné vers l’avenir, un avenir révolutionnaire dans le sens où il rompt avec un monde, de conceptions et de modes d’actions. À la fois bien documenté, simple et concis, c’est un véritable manuel à l’usage d’une nouvelle génération de féministes.

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