Notes de lecture

King Kong théorie : bilan d’une déception

Manifeste culte, King Kong théorie est entré au Panthéon des classiques du féminisme. J’en ai souvent entendu parler, encensé pour son audace et sa virulence. J’avais peut-être des attentes démesurées, mais je dois avouer que j’ai été plutôt déçue par ma lecture. Virginie Despentes est connue pour son style d’écriture particulier, aux accents punk rock. Je m’attendais à être secouée par son style, mais il n’en fut rien. Pourtant, les premières pages étaient jubilatoires.

J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n’échangerais ma place contre aucune autre, parce qu’être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire.

D’autres passages sur son vécu, le viol ou le machisme sont tout aussi puissants.

Les pères peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l’armée et de l’Etat. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignement à la féminité. Qu’est ce que çà exige, au juste, être un homme, un vrai ? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. Avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Quitter l’enfance brutalement, et définitivement : les hommes-enfants n’ont pas bonne presse. Être angoissé par la taille de sa bite. Savoir faire jouir les femmes sans qu’elles sachent ou veuillent indiquer la marche à suivre. Ne pas montrer sa faiblesse, etc. Afin que, toujours, les femmes donnent les enfants pour la guerre, et que les hommes acceptent d’aller se faire tuer pour sauver les intérêts de trois ou quatre crétins à vue courte.

On retrouve aussi un certain art de la formule, des citations prêtes à l’usage.

Ne pas aimer les femmes, chez un homme, c’est une attitude. Ne pas aimer les hommes, chez une femme, c’est une pathologie.

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing.

Mais le rythme s’essouffle vite. On traverse de longs passages où, crudité il y a, mais sans musique, sans poétique rock. Chez des autrices telles que Toni Morrison, l’usage d’un langage familier n’empêche en rien la construction d’un univers littéraire ou d’une pensée complexe, il n’émousse en rien la sensibilité mais élargit sa palette d’expression. Chez Despentes, on a l’impression qu’elle opère des limitations en se cantonnant au langage familier et au langage familier seul. Cette économie de moyens, loin d’être sublimée en une poésie nouvelle, apparaît plate

Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j’en ai quand même déduit que la féminité, c’est la putasserie.

Elle ne sourcille pas, elle le regarde à peine. Zéro déstabilisée.

Et ce aussi bien au niveau du style que de la pensée, qui admet peu de contraste sur des sujets tels que la prostitution. Après tant de passages critiquant le capitalisme et le liant à l’oppression des femmes, j’ai trouvé curieux que Virginie Despentes n’étende pas cette critique à la prostitution pour questionner les limites de la marchandisation humaine. Je ne suis décidément pas neutre sur la question, je ne suis pas pro-prostitution. Mais j’aurais aimé qu’on m’avance des arguments plus crédibles.

Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccupent du sort des putes, c’est qu’au fond elles en craignent la concurrence.

La pensée s’exprime ainsi, unique interprétation possible, solution ultime aux questions des femmes. Aucune enquête n’est menée au préalable. Le travail de sape des préjugés qui figent les femmes dan leurs rôles manque de cohérence On a d’ailleurs souvent décrit l’écriture de Despentes comme usant des lieux communs pour “atteindre une singulière précision” (Pierre Prachet). C’est peut-être le cas dans ses romans. Mais dans cet essai, elle semble à peine dépasser les clichés sur certains sujets.

Plus un type manque de qualités viriles, plus il est vigilant sur ce que font les femmes. Et, à l’inverse, plus un bonhomme a d’assurance, mieux il supporte la diversité d’attitudes chez les filles, et leur masculinité.

On peut aussi rétorquer qu’il ne s’agit pas d’un essai d’une sociologue ou d’une philsophe, mais d’un manifeste et qu’un manifeste doit être radical et sans nuances. C’est selon. J’ai lu des pamphlets assumés avec plus de recherche et d’esprit de contradiction.

Le livre s’intitule King Kong théorie et j’étais curieuse d’en dessiner les contours au cours de ma lecture. Mais même arrivée au chapitre final, “King Kong Girl”, j’avais du mal à m’expliquer ce qu’était cette théorie. L’interprétation du film de King Kong m’a semblé très nébuleuse, ne m’a pas vraiment convaincue. Si d’autres lecteurs et lectrices y ont trouvé du sens, je serais curieuse de lire vos avis en commentaire.

King Kong, ici, fonctionne comme la métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée politiquement autour de la fin de la XIXe siècle. King Kong est au-delà de la femelle et au-delà du mâle. Il est à la charnière, entre l’homme et l’animal, l’adulte et l’enfant, le bon et le méchant, le primitif et le civilisé, le blanc et le noir. Hybride, avant l’obligation du binaire. L’île de ce film est la possibilité d’une forme de sexualité polymorphe et hyperpuissante.

Dans son ensemble, texte déroule une série de constats sur la condition féminine : viol, rôles de genres, maternité, dictats de la beauté, manque d’autonomie sexuelle et financière, etc. Aucune théorie, aucune alternative à proprement parler, ne sont proposées. Il y a bien une ébauche de pensée intersectionnelle, mais elle reste timide, parfois même maladroite. Quand elle raconte l’histoire du passage de Paris Hilton à la télévision après son fameux scandale, et où devant les railleries de Djamel Debouze, elle n’est aucunement déstabilisée parce qu’elle se sait de classe supérieure, l’autrice conclut :

On comprend ainsi que la seule façon de faire exploser le rituel sacrificiel du X sera d’y amener les filles de bonnes familles.

Étonnant.

King Kong théorie a au moins ce mérite : éveiller aux questions féministes celles et ceux qui n’ont pas encore pris le temps de les considérer sérieusement. Les citations au début de chaque chapitre peuvent donner envie d’aller plus loin. Si vous êtes familières avec ces questions et que vous avez lu d’autres féministes, ce livre ne vous apportera pas grand-chose. Mais dans son format court, il peut être amusant à lire et vous donner l’occasion de discuter voire de débattre houleusement avec l’autrice, dans votre tête, de féminisme.

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