Notes de lecture

Jazz de Toni Morrison : écrire comme on compose une partition

J’ai toujours été fascinée par Toni Morrison sans l’avoir jamais lu. Sa voix, son éloquence, sa défiance m’ont toujours attirée vers elle sans que je ne me décide à prendre l’un de ses romans et à rentrer dans son univers littéraire. Je l’ai finalement fait, ce mois de février alors que l’hiver devenait moins rude et que le printemps se profilait timidement, comme dans le récit que je lisais, curieusement. Il s’agit de Jazz, deuxième partie de la série débutant par Beloved et s’achevant avec Paradis. Indécent, entamer la trilogie ainsi, du milieu, mais j’étais irrémédiablement attirée vers ce livre.

Pourquoi ce titre, Jazz ? Une première indication serait que ce genre musical s’est développé entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, période de la grande migration des afro-américains du sud au nord des États-Unis, que couvre le récit. Mais ça ne s’arrête pas là. Tout le roman est pétri par cette musique : un texte dense et cadencé. Cette prouesse stylistique de Toni Morrison est doublée par la richesse du récit, à force de détails fortuits sans être futiles. Le roman nous happe et ne nous lâche plus.

Entrer dans une conversation

Le narrateur ou la narratrice nous interpelle dès la première page avec un « Tst« , comme pour ragoter à l’écart, un plaisir un peu méchant que de raconter les histoires d’autrui. En fait, on a plutôt l’impression que c’est une narratrice, par de petits indices éparpillés dans le texte. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue. Le style retranscrit parfaitement la parole, ses intonations, ses inflexions.

On est au cœur d’une conversation en solo. La narratrice (puisque j’en ai décidé ainsi) nous parle sans attendre de retour et dans notre esprit, une suite d’images se déroule, nous bouscule, nous émeut. Ce n’est pas un récit classique, linéaire. C’est plutôt un récit à rebours avec moult détours, mais sans jamais perdre de vue le cœur de l’histoire. On sent que la narratrice est pleine de ce récit, qu’elle a encore beaucoup de choses à nous raconter, mais elle ne se presse pas. Il y a aussi des scènes fixes, comme des tableaux qu’on prend le temps de contempler, le temps de faire une courte halte.

Récit et périphéries

Il s’agit d’un meurtre, on nous l’annonce dès le début. Joe Trace, cinquantenaire et mari de Violette la violente, tue Dorcas, son amante au sortir de l’adolescence et dont il s’était épris au point de l’idolâtrie. Accablé par son acte, pleurant des jours durant, il n’est jamais dénoncé bien que tout le monde le sait coupable. Violette, jalouse parce que « pour l’amour, on ne peut pas rivaliser avec les morts. On perd à tous les coups« , saccage le cercueil de la victime et obtient ainsi son surnom.

Parfois, l’auteure s’éloigne du récit central pour donner un aperçu du quartier, de la ville, du pays, de l’époque. Loin de nous égarer, elle nous donne une meilleure compréhension du récit et des protagonistes par cette action de zoom et de dé-zoom, du particulier vers le global, puis de retour vers le particulier. Car c’est le particulier qui prime dans toute cette histoire. On ouvre le livre sur un meurtre et petit à petit, par touches successives, tout s’éclaircit, comme une peinture qui s’achève.

Comme un dieu veille sur sa création

Même si c’est annoncé dès le début, cela n’enlève rien au suspense. Derrière le meurtre, les personnages intriguent. On sent qu’ils sont bien plus que les clichés d’un fait divers, de leur époque ou de leur condition sociale. On a envie de connaître leurs motivations, de résoudre leurs dilemmes existentiels avec eux. La narratrice semble veiller sur ses personnages, se préoccuper d’eux, comme un dieu bienveillant sur sa création. Mais contrairement à un dieu omniscient, elle ne prétend pas tout savoir de leurs intériorités, elle leur laisse une marge d’arbitraire et se laisse surprendre par leurs actes de désespoir et de folie.

Le jazz, encore et toujours

Le jazz rythme tout le récit, omniprésent dans l’écriture même, l’architecture des phrases, leurs cadences vagabondes mais harmonieuses. La traduction semble en avoir conservé les notes . Il y a aussi toutes les descriptions sonores : le claquement des doigts, le cliquetis des talons aiguilles, les bouchons qui sautent, le flot des boissons au temps de la prohibition, les fours qui s’allument pour réchauffer les maisons l’hiver, les airs de trompette sur les toits à l’approche du printemps… Vers la fin du récit, la narratrice se tait et les personnages prennent la parole tour à tour, se répondent dans des solos improvisés.

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