Bouquinologie

Proust sur la lecture : lectures d’enfance et auteurs amis

Comme beaucoup, je voyais Marcel Proust comme un romancier, une plume sensible et légère. Je l’imaginais mal dans la peau de l’essayiste, rationnel, intransigeant. Pourtant, Proust est aussi un brillant essayiste et l’essai n’est pas seulement un appendice à son oeuvre littéraire, c’en est souvent le moteur. D’ailleurs, La recherche du temps perdu a d’abord été ébauchée comme un essai. Cela dit, l’essai proustien n’est pas un texte académique et rêche, il participe aussi de la littérature. Dès les premières pages de Sur la lecture, on se retrouve face au témoignage d’un lecteur passionné, nostalgique des romans de son enfance.

Lectures d’enfance de Proust

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfannce que nous ayons si pleinement vécu que veux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré.

Proust part de sa propre expérience de la lecture, durant son enfance, pour construire son propos. On le retrouve dans la cuisine le matin avant que personne ne s’éveille, l’après-midi dans les jardins et dans sa chambre rallumant sa bougie tard le soir, toujours accompagné d’un livre, un Théophile Gautier plus précisément.

Il y a un charme particulier aux lectures de l’enfance, âge où nous sommes plus volontiers charmés par les tournures littéraires. Certes, il est difficile de retrouver cette intensité de l’enfance. Mais en vérité, un roman digne de ce nom devrait être capable dans un état de transe proche, nous faire perdre toute notion du temps et nous donner envie de veiller un peu plus le soir. Oui, car si vous lisez le soir pour vous endormir, c’est soit que vous n’aimez pas lire ou que le livre que vous tenez entre les mains est horriblement ennuyeux.

Converser avec les livres

Sur la lecture est essentiellement une réponse à un essai de Ruskin qui compare la lecture à la conversation, et qui plus est une conversation avec des esprits élevés qu’on a moins de chances de rencontrer au quotidien. Proust ne voit pas la chose du même oeil. Pour lui, lecture et conversation sont des activités fondamentalement différentes.

… ce qui diffère essentiellemet entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, aux rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir la communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même.

Ces auteurs amis

Quelques pages plus loin, Proust nous parle des avantages de la lecture par rapport à l’amitié. L’amitié que nous porterions pour nos auteurs favoris serait plus sincère. S’adressant à un mort ou à un absent, elle a quelque chose de désintéressé. Faite à part soi, elle fait peu de cas des convenances et si un auteur nous ennuie, nous reposons tout simplement le livre. Menée en silence, elle en apparaît anoblie.

L’atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi, le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une athmosphère. Entre la pensée de l’auteur et la nôtre il n’interpose pas ces élèments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoîsmes différents.

Proust contre le fétichisme des livres

Tout laisserait à penser que Proust est un inconditionnel de la lecture. Mais tout comme Schopenhauer, il met en garde contre le “respect fétichiste pour les livres”. Romancier, il est appelé à user de son inventivité, il met en garde contre l’appauvrissement de l’imagination et l’émoussement de la sensibilité que pourrait produire un excès de lecture. Il y aurait donc un seuil au-delà duquel la lecture n’est plus profitable, où l’on passe de bibliophilie à bibliophagie.

L’écrivain met également en garde contre une forme de lecture paresseuse, qui consisterait à voir dans le livre la seule porte d’accès à l’activité intellectuelle, de voir dans tout ce qui est écrit une science infuse à absorber telle quelle sans remise en question. Au contraire, les conclusions que présente un livre ne devraient être qu’un début de réflexion, une incitation à aller plus loin dans sa pensée individuelle.

Je recommande Sur la lecture de Proust

Sur la lecture est un essai où se mèlent le récit et la pensée, la réflexion et la sensibilité, fidèle à l’écriture proustienne. Il donne à réfléchir sur sa pratique de la lecture tout en donnant envie de rouvrir un livre, de se laisser aller à une conversation silencieuse, de communier dans la solitude.

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