Notes de lecture

Une dernière lecture d’été pour la route : La fin de Chéri de Colette

J’ai rencontré La fin de Chéri de Colette (1) durant les derniers jours de mes vacances, alors que j’étais un peu prise par le blues de la fin de l’été, dans un étalage face à la plage d’Agadir. Tout d’abord, la combinaison du titre et de la couverture, un détail de La Femme au chapeau de Van Dongen, me donna l’impression qu’il s’agira d’une héroïne. Mais dès les premières pages, je me rendis vite compte que je me trompais lourdement. Chéri (pseudonyme de Fred) est en fait un anti-héros masculin. Il figure déjà dans un précédent roman de Colette intitulé tout simplement Chéri, où il apparait comme un être d’instinct, un hédoniste assumé qui se soucie peu de sa condition existentielle, un symbole de la belle époque.

Dans La fin de Chéri, le personnage s’enrichit et prend de la profondeur. Fred est alors un homme en complète inadéquation avec son époque, marqué par la guerre de 14-18 et le souvenir d’une amante plus âgée qu’il n’a pas revu depuis son service militaire. Dans ce deuxième volume qui peut se lire indépendamment du premier, les évènements se déroulent vers la fin d’un été parisien de l’après-guerre où l’on sent déjà la naissance de septembre. Le récit est servi par l’écriture claire et belle de Colette, qui flirte avec l’absurde sans perdre de sa poésie.

L’après-guerre

Après la guerre, Chéri se retrouve dans un milieu dans lequel il ne se reconnait plus : ambitieux, égoïste, cupide, prompt à rebondir sur la guerre récente pour faire des affaires. Sa femme, Edmée, engagée dans comme infirmière et flirtant avec le directeur de l’hôpital, ne lui inspire plus qu’une “répugnance précise”. De même que sa mère, lancée dans des affaires et des magouilles sans fin. Ce milieu qu’il fréquentait à cœur joie avant la guerre, il le juge maintenant d’un œil méprisant et rigoriste. Il se sent incompris de tous. Il déclare : “tout le monde est des salauds.”

Il est comme “purifié” par la guerre. Face à cette frénésie générale, Chéri est en mal d’aspiration. Relégué au rang de simple héros de guerre par son entourage, il cherche une vie en retrait où il serait : “innocent, ambulant, tranquille dans sa liberté comme un prisonnier au fond de sa geôle, et chaste comme un animal amené des antipodes, qui ne cherche même pas de femelles sur notre hémisphère.” (2)

Léa, la femme bleue

Si Colette a voulu faire ce livre, ce n’est pas tellement pour dresser un portrait des victimes de l’après-guerre que pour parler des effets délétères d’une relation marquée par la différence d’âge : “J’ai simplement voulu dire que lorsqu’une femme d’un certain âge a une liaison avec un très jeune homme, elle risque moins que lui d’en demeurer marqué ineffaçablement. Lui, il a beau faire, à travers toutes les liaisons qui suivront, il ne pourra manquer d’évoquer le souvenir de la vieille maîtresse.”(3)

De la guerre et de Léa, l’ex-amante d’un certain âge de Chéri, Léa semble être son plus grand drame. La couleur de Léa, c’est le bleu. Chéri remémore ses yeux bleus clairs, sa robe bleu nuit et son écharpe de laine douce aux couleurs de l’azur. Un jour, il s’éveille au fait qu’il n’a pas revu Léa depuis la guerre et c’est là que le tragi-comique advient. Il se rend chez Léa pour découvrir une femme vieillie, qui a perdu de sa grâce et de son plaisir à se parer. Il sent que Léa, la bleue, son idéal, se cache quelque part derrière cette femme qu’il ne reconnait plus.

Chéri est moins offensé par le changement physique de Léa que par sa vigueur après la guerre, après eux : “…un apprêt, un faux naturel, une gaillardise presque étudiée. Il soupçonna que Léa jouait la jovialité, l’épicuréisme…” C’est comme si leur histoire n’a eu aucun poids dans sa vie. Il se rend compte plus tard, en discutant avec une amie commune, qu’il n’était qu’un gigolo parmi d’autre. Son souvenir amoureux comme son amour propre ne s’en remettront jamais. (4)

La routine de la douleur

Depuis son retour de la guerre, hanté par le souvenir de Léa, Chéri s’installe peu à peu dans une routine de la douleur. Son rapport au temps a changé et contraste avec celui qu’entretient son entourage, lancé dans la vie et ses projets. C’est comme si il partageait sa vie en deux temps distincts : avant la guerre et Léa, et après. Entre les deux, la vie ne s’écoule pas au même rythme et Chéri n’est tout simplement pas le même. Le premier temps est marqué par la possibilité du bonheur, le deuxième par son malheur assumé et l’immobilisme de Chéri : “Il y a un temps pour être jeune et un temps pour être moins jeune. Il y a un temps pour être heureux…” (5)

La journée, il se retranche dans l’ombre de la chambre bleue, évitant soigneusement “tous les étrangers qui peuplaient sa maison”. C’est le soir qu’il s’aventure dehors, dans la fraîche nuit estivale, où il laisse libre cours à ses sens et met entre parenthèses sa pensée. Il hume l’air nocturne et les feuillages du jardin d’hôtel, il prête l’oreille au froissement d’étoffes d’amants clandestins et des airs de jazz lui parviennent des cabarets branchés. Il se nourrit peu, parle avec parcimonie et boit les récits de l’amie commune sur Léa. Quand “l’odeur de septembre commence à naître des feuilles tombées pendant la canicule”, il fait à la fois le deuil de l’été parisien et de l’été de sa vie. (6)

(1) Colette, La fin de Chéri, GF Flammarion, 1983, 189 pages.
(2) Bis, p.67-79.
(3) Interview cité par Jean Larnac : Colette, sa vie, son œuvre, « Les documentaires », Simon Kra, 1927.
(4) Colette, La fin de Chéri, GF Flammarion, 1983, p.96-107.
(5) Bis, p.81.
(6) Bis, p.138.

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