Notes de lecture

Pensée à contre-courant : la confession de Léon Tolstoï

De tous les écrivains russes, Tolstoï est celui qui me parle le plus, avec lequel je sens le plus d’affinités. Certes, Tolstoï avait ses défauts. Le journal de sa femme, Sophia Tolstoya, nous montre à quel point il pouvait être difficile à vivre. Mais ce qui m’attire le plus chez cet écrivain, c’est son effort constant pour trouver une discipline de vie, pour sculpter un soi souverain dans le matériau tumultueux et mouvant de sa personne, et ce malgré ses nombreux échecs. Peu impressionné par la pensée dominante de son temps et de son milieu, il a toujours tenté de tracer sa propre voie et de garder une pensée indépendante.

Vers la fin de sa vie, Tolstoï s’isole de plus en plus et tombe même dans une crise existentielle. Pour se sortir de l’impasse, l’écrivain se livre à un examen de conscience qu’il consigne dans une succession d’essais, dont Ma confession (1) est la première tentative. Tolstoï finira même par édifier son propre système philosophique et religieux. Ses contemporains comprennent mal ce virage : les intellectuels y voient une maladie de l’esprit, tandis que l’église orthodoxe y voit de la pure hérésie. Pour ma part, bien que je sois une sceptique invétérée et que je ne sois guère attirée par les courants spirituels que Tolstoï explore vers la fin de sa vie, j’ai beaucoup apprécié la lecture de Ma confession. J’ai pu trouver dans cet essai des idées et des intuitions qui ont inspiré mon propre examen de la vie.

La formation religieuse de Tolstoï

Léon Tolstoï a été élevé selon la tradition chrétienne orthodoxe. Dans Ma confession, il nous relate comment il perd la foi dès sa deuxième année à l’université, à dix-huit ans. Cela se fait sans grand grabuge et sans qu’il y accorde beaucoup d’attention, un peu comme l’ombre de l’après-midi qui tombe sans nous alerter alors que nous vaquons à nos occupations de la journée. C’était apparemment quelque chose de très courant chez la jeunesse cultivée de l’époque en Russie, ça allait un peu de soi. En y réfléchissant bien, Tolstoï réalise que même enfant, il n’avait pas réellement cru, que ce qu’il appelait alors foi n’était que « confiance en ce que professaient les grands. » (2) On pratiquait une coutume sans vraiment la prendre au sérieux.

Les nouvelles manifestations de la foi

Bien que Tolstoï ne suive pas la foi conventionnelle, il avait bien une croyance personnelle, bien que vague : la « foi dans le perfectionnement ». Ce perfectionnement engageait aussi bien sa personne morale que physique en une série d’exercices pour s’amender, devenir plus résilient et plus puissant. Ce désir d’amendement, qui était d’abord personnel et intime, commença à trouver sa visée et son contentement dans la satisfaction d’autrui. C’est ainsi qu’il dégénéra en autre chose, nommément « L’ambition, la passion du pouvoir, la cupidité, la volupté, l’orgueil, la colère, la vengeance…» Il est de plus en plus rongé de remords, surtout après son service militaire. Il continue néanmoins à vivre sans s’arrêter pour un petit bilan, bien qu’ « une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.»(3) Il écrit et devient reconnu pour son talent. Entouré de gens du milieu littéraire, il adhéra à une nouvelle foi, une foi dans « l’importance de la poésie et du développement de la vie» (4).

En lisant Ma confession, j’ai trouvé intéressant d’examiner ces différentes manifestations de la foi dans la vie de Tolstoï bien après qu’il ait perdu la foi en l’église orthodoxe. Car la foi est loin d’être l’apanage des religions. Nos vies sont truffées de phénomènes de croyance, des plus petits aux plus grands, des plus spontanés aux plus réfléchis, de la croyance que le soleil se lèvera demain (5) à celle en des principes intimes qui régissent nos vies.

L’éveil au non-sens de la vie

À travers les années, Tolstoï est de plus en plus dégouté par le milieu littéraire et ses idéaux. La supercherie lui apparaissait plus clairement : pour beaucoup de ces auteurs, de ces prêtres de la poésie, le réel désir n’était pas tant d’éduquer le peuple mais de s’attirer argent et louanges. Il était également de plus en plus dubitatif face à la croyance au progrès alors très forte en Europe, surtout après avoir été témoin d’une exécution à la guillotine, alors vantée comme une manifestation de la modernité. Il voyait alors dans le progrès un « préjugé général » de l’époque « derrière lequel les hommes se retranchent quand ils ne peuvent pas donner d’explication à la vie.» (6)

Ainsi, insatisfait et nullement rassasié par toutes les croyances qui peuplaient sa vie jusque-là, il tomba dans une véritable crise existentielle. Cette crise était telle qu’il se sentit paralysé : « comme si je ne savais pas comment vivre » et plus loin « Ma vie s’arrêta. »  Il tombait dans un aquoibonisme sans fin à chaque nouveau projet. La source de son désespoir était à la fois simple et terrible : « La vérité est que la vie est un non-sens. » Ce constat n’est pas neutre. C’est avec dégoût et désespoir, comme au sortir d’une illusion, que Tolstoï déclare: « On peut vivre seulement pendant qu’on est ivre de la vie ; mais lorsqu’on se dégrise, on ne peut pas ne pas voir que tout cela n’est qu’une supercherie et une supercherie stupide.» (7)

La quête forcenée de sens

S’ensuit une quête forcenée et vaine d’un sens définitif à la vie, d’un sens qui ne se détruise pas avec la mort : “Et je cherchais une explication à toutes ces questions dans toutes ces connaissances acquises par les hommes. Et je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières; je cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver; et je ne trouvais rien.” (8)

Les idéaux de croissance et de développement de soi n’apportaient plus de réponses pour Tolstoï. Difficile en effet de croire à de tels idéaux lorsque le corps cesse de croître et qu’il commence à se dégrader avec l’âge. Les sagesses et les philosophies anciennes ne lui apportaient pas de réponses non plus, car elles le confirmaient dans son sentiment que tout est vanité et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les sciences, aussi élégantes et précises soient elles, passaient à côté de la question qui le taraudait : pourquoi (et non pas comment) vivre ?

Il cherche alors le sens de la vie parmi le peuple, ce peuple qui n’a pas l’air de se tourmenter de telles questions, confiant dans sa foi en la religion. Tolstoï s’aventure alors dans les églises et même dans un confessionnal, mais il n’y trouve pas entière satisfaction. Plus il approfondit sa connaissance de la religion chrétienne orthodoxe, plus il rencontre de contradictions ou d’idées tout bonnement inacceptables pour sa raison. Ses lectures et ses prières ne l’avancent en rien. Il cherche en vain une foi sans sottises, qui ne mettrait pas son bon sens à l’épreuve. De plus, il était terrifié par certains agissements de l’église orthodoxe, par son conformisme et par son soutien au régime de l’époque.

Finalement et loin de l’église, il semble que Tolstoï ait commencé à trouver quelques éléments de réponse à la fin de sa confession, sans pour autant nous éclaircir son propos, Il parle de rapport de fini à l’infini et de participation à la vie commune. Quelle que soit l’issue du périple existentiel de Tolstoï, nous pouvons en retenir au moins ceci : l’importance d’une quête individuelle et souveraine du sens de sa vie, si sens il peut y avoir. Mais encore faut-il avoir le courage de l’entreprendre à n’importe quelle étape de sa vie, sans jamais s’avouer vaincu par la tradition, les habitudes de pensées, le train-train du quotidien ou encore le confort bourgeois couci-couça.

(1) Léon Tolstoï, Ma confession, Nouvelle Librairie Parisienne, Traduction par Zoria, 1887, 98 pages.
(2) Bis, p.4.
(3) Citation de Socrate, à en croire Platon
(4) Léon Tolstoï, Ma confession, Nouvelle Librairie Parisienne, Traduction par Zoria, 1887, p.10.
(5) « Que le soleil se lèvera demain est une hypothèse. » Ludwig Wittgenstein
(6) Léon Tolstoï, Ma confession, Nouvelle Librairie Parisienne, Traduction par Zoria, 1887, p.13.
(7) Bis, p.22.
(8) Bis, p.25.

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