Bouquinologie

Une techno-sceptique du livre se met au Kindle

Je n’aurais jamais pensé le dire un jour, mais je suis une férue du Kindle. Je me suis toujours opposée au livre numérique, parce que je trouvais que les livres en papier étaient indétrônables, que c’était une expérience sensorielle impossible à reproduire et qui donnait tout son charme à l’expérience de la lecture : l’odeur du papier, le crissement des feuilles que l’on retourne, le mot en encre noir gravé, implacable dans sa réalité, sur le papier. Bien que cela ne soit pas factuellement vrai, le livre numérique me donnait une impression de volatilité et de fragilité par rapport au livre imprimé, comme mes textes tapés sur clavier m’angoissaient car une simple erreur de manœuvre pouvait balayer tous le kilométrage de ma pensée que j’avais soigneusement consignée.

Je ne suis pourtant pas une partisane de l’analogique, loin de là. Comme toute ma génération, j’ai ouvert les yeux sur le numérique très tôt et je ne suis jamais ressortie de cette bulle depuis. D’ailleurs, j’ai rencontré beaucoup plus de gens, ai eu plus de discussions éclairantes, découvert beaucoup plus de penseurs et de plumes, fait plus d’expériences artistiques et musicales, sur internet que nul part ailleurs. Mais dans mes lectures et mes notes, je  m’enorgueillissais de mon usage du papier, la seule valeur sûre, la seule expérience authentique à mes yeux alors. Parallèlement, à chaque voyage, je sélectionnais méticuleusement les livres que j’emmènerai avec moi, dont je ne lisais souvent pas la moitié et qui alourdissaient ma valise de grammes superflus. Je multipliais les carnets et calepins et je passais de longues après-midi à identifier des notes de lecture ou des bribes de pensées dignes d’intérêt. Puis un beau jour, on m’offrit un Kindle. Voici ce qui a changé depuis.

Je lis plus vite

C’est le scénario classique : on commence sa lecture puis on a la démangeaison du smartphone. De longues minutes plus tard, on se rend compte que l’on n’a pas beaucoup avancé et que sa petite session lecture a été polluée par les sollicitations incessantes des réseaux sociaux et des vidéos de chats. Mais avec le Kindle, c’est tout à fait différent. Le support ressemble tellement à une tablette qu’on ne ressent pas vraiment le besoin de jeter un coup d’œil sur un autre écran. Je suis souvent beaucoup plus absorbée dans ma lecture. Je dépasse le cap des 10 ou 20 premières pages plus facilement et je me retrouve à lire au moins un livre de plus chaque mois. Maintenant, la quantité ne surpasse en rien la qualité mais lire sans distractions est une expérience agréable où l’on se sent complètement immergé dans le texte, ce qui me rappelle paradoxalement ma vie d’avant internet.

Je me retrouve plus facilement dans le texte

Kindle n’est pas simplement une liseuse de livres. On est en interaction directe avec le texte : on peut mettre des signets, sélectionner des passages et leur associer des notes. Certes, c’est quelque chose qu’on peut aussi faire sur ses livres en papier. Je m’y mets moi-même au crayon pour souligner des passages et organiser mes notes de lecture sur les pages blanches à la fin du livre, bien que cette habitude fasse crisser les dents de certains. Mais je suis forcée de reconnaître que c’est fastidieux de se retrouver dans tout ce fatras, de tourner et de retourner les pages du livres pour retrouver un passage, une référence ou une tournure de phrase qui nous a marqué. Avec Kindle, on peut faire une recherche par mots clés dans ses notes ou même pour retrouver un passage qu’on a oublié de marquer en lisant. On se retrouve plus facilement dans le texte et on perd beaucoup moins de temps pour faire sa chasse aux citations.

Malgré tout, mes notes écrites me manquent…

Malgré tout, mes notes écrites ma manquent. Je ne saurais pas vous dire pourquoi, mais avoir la preuve écrite de mes interactions avec le texte me donne plus de satisfaction. Et d’un point de vue purement esthétique, je trouve plus jolies les notes à la main dans un espace dédié que la longue succession de passages surligné en gris dans la pop-up des notes sur Kindle. Dans ma tête, l’idéal serait d’avoir les deux pour mon entière satisfaction pratique et visuelle. Mais je sais bien qu’il me sera impossible d’y donner suite car je n’ai tout simplement pas la motivation de tout renoter.

Parfois je me perds parmi les livres

On peut stocker plus de 1000 livres sur un Kindle. Je n’ai pas encore explosé mon quota mais je ne vais pas vous mentir, j’ai déjà amassé une belle petite bibliothèque numérique. C’était l’occasion pour moi de me procurer toutes les raretés que je trouvais difficilement dans les librairies marocaines et ma liste d’envies n’a pas cessé de s’allonger : Les journaux de Colette, un essai oublié de Mme de Staël, les écrits marginaux de Schopenhauer, les confessions de Tolstoï, les récits de Paul Nizan et plus encore. C’est tant mieux, me diriez-vous. Mais le fait est que trop de choix tue le choix. Je me retrouve perdue parmi des livres qui m’intriguent tous, je butine longtemps d’un livre à l’autre avant de me fixer sur une lecture.

Kindle versus papier : qui a gagné la bataille?

Ma nouvelle passion pour Kindle pourrait laisser croire que j’ai abandonné le livre en papier. Rien n’est moins vrai. Le livre imprimé a toujours sa place, je suis juste devenue une lectrice hybride. Curieusement, un partage s’est établi entre les livres que je ne lirais que sur papier et ceux que je lirais volontiers sur Kindle. Je m’imagine mal lire le gros volume du Monde comme volonté… de Schopenhauer autrement que sur papier, mais je m’imagine tout à fait lire ses considérations sur la lecture ou l’argumentation sur la liseuse. Je m’imagine mal lire les romans de Kundera autrement que sur papier, mais je m’imagine tout à fait lire les romans de Thomas Mann, de Zweig, de Nizan ou de Beauvoir en version numérique. De même, je m’imagine mal lire un essai beauvoirien comme Le deuxième sexe ou Pour une morale de l’ambiguïté autrement que dans un livre imprimé, mais je m’imagine parfaitement lire Les chiens de garde de Nizan sur liseuse, un livre fétiche pourtant. Je m’imagine très bien lire les poèmes de Khair-Eddine et les nouvelles de Chraïbi sur liseuse, mais je ne peux lire leurs romans que sur papier. Il y a, enfin, des auteurs hybrides que je peux lire indifféremment sur un support comme sur l’autre, comme Colette.

À première vue, il ne semble pas y avoir de logique parfaitement claire à ce partage. Ou alors elle m’échappe. Ce qui est certain, c’est que le Kindle repose désormais paisiblement à côté de mes livres imprimés. C’est devenu pour moi un mode de lecture comme un autre et je n’ai plus d’états d’âmes particuliers concernant le livre numérique.

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