Notes de lecture

Mrs Dalloway : récits de consciences

Ma première rencontre avec Virginia Woolf a été La traversée des apparences (1). C’est son premier roman et il condense déjà certaines des qualités qui feront d’elle la grande auteure qu’elle est devenue. Un style fluide, riverain, qui s’écoule sans rupture. Si bien que Woolf fait partie des rares écrivains dont il m’est difficile de prélever des citations. Le roman relate le voyage d’une jeune femme au bord d’un transatlantique en route vers l’Amérique du Sud. Un voyage concret doublé du voyage intérieur de l’héroïne qui côtoie une foule de personnages, en apprend plus sur eux et sur elle-même au jour le jour.

Les descriptions sont telles que l’on est plongé dans un univers d’une réalité et d’une sensibilité hors norme, qui nous engage entièrement, dans notre esprit et dans notre corps. C’est comme si nous étions nous-même sur ce bateau à fendre notre chemin entre les autres passagers et à vivre pleinement l’expérience de la traversée transatlantique. Toutes les paroles jetées en l’air, les pensées des personnages sont consignées, même les plus insignifiantes, les plus volatiles : l’effroi passager d’une prise de conscience de sa propre existence et de sa propre mortalité, la gêne de se sentir étranger aux personnes les plus proches, la contemplation des nuances du ciel ou de la pureté de l’air au petit matin, les pensées jalouses et arbitraires contre autrui, imaginer le visage de son amant vieilli par les années, s’imaginer englouti par les eaux face à un lac. Tout cela donne plus de réalité à l’univers littéraire.

J’appréciais La traversée, mais elle me laissait sur ma faim. À la fin du roman, j’avais l’impression d’avoir authentiquement vécu, mais quelque chose me manquait, un creux subsistait. Parce que la vocation d’un roman c’est aussi, par-delà la description,  nous donner une résolution. Si ce n’est une vérité, du moins une désillusion. Si ce n’est un sens, du moins la promesse d’un sens, même si ce sens est l’absurde même. Car c’est par cela que l’art sauve. Ainsi, La traversée des apparences s’achève sans résolution.

Il n’empêche que la minutie avec laquelle Virginia Woolf décrit impressions, sensations et pensées est fascinante. C’est avec tous ces petits riens que l’on s’approche de l’indicible qui donne sa texture et sa saveur à la vie. Dans l’écriture de Woolf, c’est la vie elle-même qui nous est offerte au fil des pages. Elle s’offre à nous sans masques ni contraintes, immanente, étrange. Les personnages sont d’autant plus parlants qu’ils peuvent faire preuve de la même imprévisibilité, de la même sottise que nous-même au quotidien.

Ce sera là le grand projet littéraire de Woolf : « L’esprit reçoit des myriades d’impressions, banales, fantastiques, évanescentes ou gravées avec acuité de l’acier. De toutes parts elles arrivent – une pluie sans fin d’innombrables atomes ; et tandis qu’ils tombent, qu’ils s’incarnent dans la vie de lundi ou de mardi, l’accent ne se marque plus au même endroit ; hier l’instant important se situait là, pas ici ; de sorte que si l’écrivain était un homme libre et pas un esclave, s’il pouvait écrire ce qu’il veut écrire et non pas ce qu’il doit écrire, s’il pouvait fonder son ouvrage sur son propre sentiment et non pas sur la convention, il n’y aurait ni intrigue ni comédie ni tragédie ni histoire d’amour ni catastrophe au sens convenu de ces mots. […] La vie n’est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d’être conscient. N’est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu’il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l’étranger et l’extérieur ? »(2)

C’est le projet qu’elle tente d’abord dans La traversée des apparences et qu’elle mène à une forme plus achevée, plus romancée, dans Mrs Dalloway (3). Car elle aura su établir le délicat équilibre entre une écriture vivante et une structure romancée, qui mène à résolution.

Dans Mrs Dalloway, Virginia Woolf établit une véritable esthétique impressionniste du roman. C’est le récit d’une journée à Londres contée par différents personnages, trois personnages en particulier : Mrs Dalloway, femme bourgeoise accomplie qui donne des réceptions pour son mari membre du parlement, Peter Walsh son ami et quasi-amant de jeunesse qui était longtemps exilé aux Indes, et Septimus qui chute dans la folie après son service militaire. Le narrateur s’introduit parfois pour apporter un regard extérieur sur la vie de l’un des personnages.

Le passage entre les différentes voix se fait, encore une fois, avec fluidité et sans ruptures. On apprend vite à reconnaitre les différentes voix à leurs tons et à leur vocabulaire. Mrs Dalloway aperçoit une cousine au fond de la salle et ce sont les pensées intestines de cette même cousine qui se dévoilent à nous, Peter Walsh marche à côté du banc où Septimus se chamaille avec son épouse et nous pénétrons l’esprit souffreteux de ce dernier. Les pensées de chacun défilent, instantanées, vivantes, brutes. Nous connaissons leurs pensées les plus intimes, leurs peurs les plus ancrées, leurs tendresses et leurs haines dissimulées, leurs idées obsessionnelles. Mais ce n’est pas tout. Nous nous nous familiarisons bientôt avec les rouages de leurs pensées, nous comprenons comment ils voient et interprètent le monde autour d’eux, minute par minute.

Ces personnages traversent les vies des uns et des autres, durablement ou furtivement. Par leurs paroles dites comme par celles qui sont tues, par leurs regards et par leurs gestes, ils laissent leurs marques les uns sur les autres. Ils pensent les uns aux autres, avec tendresse ou avec amertume. Et l’on découvre, dans leurs monologues intérieurs, des fraternités d’esprit ou des contradictions inconciliables. Tous sont reliés par des fils ténus tout au long du récit. Tous nous donnent un aperçu unique sur la nature même de la conscience humaine.

 

(1) Virginia Woolf, La traversée des apparences, préface de Viviane Forrester, traduction de l’anglais de Ludmila Savitsky, Flammarion, 1999, 474 pages.
(2) Virginia Woolf, L’Art du Roman, préface d’Agnès Desarthe, traduction de l’anglais de Rose Celli, Signatures/Points, 2009, p. 12.
(3) Virginia Woolf, Mrs Dalloway, préface d’André Maurois, traduction de l’anglais de Pascale Michon, Le livre de poche, 2013, 224 pages.

 

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