Parenthèses

La journée internationale des travailleurs : comment le 1er mai est devenu une fête

Le 1er mai, c’est jour de fête, c’est bien connu. On est content de le voir tomber en plein milieu de semaine. Mieux encore, un lundi ou un vendredi, pour un week-end prolongé bien mérité. On fantasme sur ce jour où rien ne vient troubler notre quiétude, où l’on peut se réveiller à sa guise, sans qu’un réveil ne vienne brutalement nous rappeler à la réalité. Un jour où l’on peut passer son temps selon son bon loisir, sans tâches à faire ni horaires à respecter. Le temps prendra, on l’espère, une toute autre consistance, plus fluide, libéré de toute contrainte. Car c’est la fête du travail, après tout.

Le lendemain, tout reviendra à l’ordre. Le réveil sonnera et chacun rejoindra son poste.

Seulement voilà, le 1er mai n’est pas une fête. Du moins, pas à ses origines. Le 1er mai 1886 était un jour de lutte qui a engendré le massacre de Haymack Square à Chicago et la condamnation à mort de quatre anarchistes du mouvement ouvrier. Cette grève était une revendication de la journée de huit heures, à une époque où les journées de travail s’allongeaient à douze ou quatorze heures et où le travail des enfants était monnaie courante. Le slogan phare des manifestations était alors : « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos » (1). C’est d’abord une revendication du bien-être des travailleurs, non une célébration du travail en soi. En souvenir de ce jour sanglant, sera désormais commémorée la journée internationale des travailleurs.
Comment donc un évènement contestataire a-t-il pu se transformer en simple fête ? Comment est-on passé de la revendication des droits des travailleurs à la célébration du travail ?

Déjà, dans Le droit à la paresse (2), Lafargue mettait en garde contre cette folle religion du travail, qui gagnait aussi bien les libéraux que les socialistes. Le travail est devenu valeur suprême et fin en soi, même pour ceux qui prétendent défendre les travailleurs. La paresse, appréciée dans l’antiquité comme un délassement agréable et sain, une chose somme toute naturelle, commence à être considérée comme un vice et une honte. La mécanisation aurait dû apporter plus de loisir, mais au lieu de cela elle a apporté un plus grand asservissement du travailleur, au nom du progrès. L’homme est au service de la production et non l’inverse, l’ouvrier doit produire toujours plus et plus vite, pour que le bourgeois consomme toujours plus et plus vite, des produits souvent superflus et vite démodés.

Maintenant que les vainqueurs ont vaincu et que tout a été pacifié, quasiment personne ne se rappelle plus de l’origine du 1er mai. Aujourd’hui, le travail est la valeur suprême. On loue l’ambition de ceux qui mettent leur travail avant tout, ceux qui cumulent es heures supplémentaires sans compter. On loue encore plus l’audace de ceux qui créent des entreprises et de l’emploi. On traite de paresseux et de fainéants ceux qui ne font rien, qui par conséquent ne sont rien. Malgré une automatisation poussée et les prémisses de l’intelligence artificielle, l’on trouve sans cesse des subterfuges pour sauver l’emploi. Les métiers à la con fleurissent avec des intitulés de postes pompeux.

Le travail des enfants est toujours monnaie courante, mais délocalisé vers le Sud. Dans des pays comme le Maroc, la journée des 8 heures n’est toujours pas une réalité pour la majorité des travailleurs et des ouvriers sont retenus jusqu’à 8 heures du soir un vendredi pour besoins de production, pour regagner leurs postes le samedi matin. Dans ce même pays, l’on se targue d’être une référence en offshoring.

C’est bien drôle comment les choses prennent un tout autre sens une fois institutionnalisées. Un peu comme le 8 mars devenu fête de la féminité en fanfare, avec réductions sur manucures et culottes. Mais ça, c’est une autre histoire.
(1) Slogan lancé par Robert Owen en 1817
(2) Le droit à la paresse, Paul Lafargue, L’Altiplano, octobre 2007, 96 pages

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